«Cette inscription fera admirer la présence et la netteté de son esprit, et fera avouer à ceux qui la considéreront que l’appréhension de la mort n’avoit pas eu le pouvoir de lui causer aucun trouble. Il pria M. Thomé de faire compliment de sa part à M. le Cardinal de Lyon, et lui témoigna que s’il eust plu à Dieu de le sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde et de se donner entièrement au service de Dieu.
«Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir; ces lettres étant fermées, il dit: Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour le monde, partons au paradis. Et dès lors il reprit sans interruption ses discours spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois si l’heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on le devoit lier, et prioit qu’on l’avertist quand l’exécuteur de la justice seroit là, afin de l’embrasser, mais il ne le vit que sur l’échafaud.»
Sur la paraphrase que fit M. de Thou.
Le père Montbrun, confesseur de M. de Thou, est cité dans ce rapport, et donne ces détails:
M. de Thou, étant sur l’échafaud, à genoux, récita aussi le Psaume 115, et le paraphrasa en français presque tout du long, d’une voix assez haute et d’une action assez vigoureuse, avec une ferveur indicible, mêlée d’une sainte joie, incroyable à ceux qui ne l’auroient point vue. Voici la paraphrase qu’il en fit, et que je voudrais pouvoir accompagner de l’action avec laquelle il la disoit; j’ai tâché de retenir ses propres paroles.
«Credidi, propter quod locutus sum. Mon Dieu, credidi; je l’ai cru et je crois fermement, que vous êtes mon créateur et mon bon père, que vous avez souffert pour moi, que vous m’avez racheté au prix de votre sang, vous m’avez ouvert le paradis: Credidi. Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi vive, qui enflammoit les cœurs des premiers chrétiens: Credidi, propter quod locutus sum. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle pas seulement des lèvres, mais que mon cœur s’accorde à toutes mes paroles, et que ma volonté ne démente point ma bouche: Credidi. Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue: je ne suis pas assez éloquent; mais je vous adore d’esprit, oui, d’esprit, mon Dieu, je vous adore en esprit et en vérité! Ah! ah! credidi. Je me suis fié en vous, mon Dieu, je me suis abandonné à votre miséricorde après tant de grâces que vous m’avez faites, propter quod locutus sum; et, dans cette confiance, j’ai parlé, j’ai tout dit, je me suis accusé.
«Ego autem humiliatus sum nimis. Il est vrai, Seigneur, me voilà extrêmement humilié, mais non pas encore comme je le mérite. Ego dixi in excessu meo: Omnis homo mendax. Ah! qu’il n’est que trop vrai que tout ce monde n’est que mensonge, que folie, que vanité, Ah! qu’il est vrai: Omnis homo mendax! Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi? Il répétoit ceci d’une grande véhémence: Calicem salutis accipiam. Mon père, il faut boire courageusement ce calice de la mort; oui, et je le reçois d’un grand cœur, et je suis prêt à le boire tout entier.
«Et nomen Domini invocabo. Vous m’aiderez, mon père, à implorer l’assistance divine, afin qu’il plaise à Dieu de fortifier ma foiblesse, et me donner du courage autant qu’il en faut pour avaler ce calice que le bon Dieu m’a préparé pour mon salut.»
Il passa les deux versets qui suivent dans ce Psalme, et s’écria d’une voix forte et animée: «Dirupisti, Domine, vincula mea! Ah! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup! vous avez brisé ces liens qui me tenoient si fort attaché au monde! Il falloit une puissance divine pour m’en dégager. Dirupisti, Domine, vincula mea!» Voici les propres mots qu’il dit ici: «Que ceux qui m’ont amené ici m’ont fait un grand plaisir! que je leur ai d’obligations! Ah! qu’ils m’ont fait un grand bien, puisqu’ils m’ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel.»
Ici son confesseur lui dit qu’il falloit tout oublier, qu’il ne falloit pas avoir de ressentiment contre eux. A cette parole il se tourna vers le père tout à genoux, comme il estoit, et d’une belle action: «Quoi! mon père, dit-il, des ressentiments? Ah! Dieu le sait, Dieu m’est témoin que je les aime de tout mon cœur, et qu’il n’y a dans mon âme aucune aversion pour qui que ce soit au monde. Dirupisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis. La voilà l’hostie, Seigneur (se montrant soi-même), la voilà cette hostie qui vous doit être maintenant immolée: Tibi sacrificabo hostiam laudis, et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam (étendant les deux bras et la vue de tous côtés, d’un agréable mouvement, le visage enflammé) in conspectu omnis populi ejus. Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit, mon cœur, mon âme, ma vie, in conspectu omnis populi ejus, devant tout ce peuple, devant toute cette assemblée! In atriis domus Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini. Nous y voici à l’entrée de la maison du Seigneur. Oui, c’est d’ici, c’est de Lyon, de Lyon qu’il faut monter là-haut (élevant les bras vers le ciel). Lyon, que je t’ai bien plus d’obligation qu’au lieu de ma naissance, qui m’a seulement donné une vie misérable, et tu me donnes aujourd’hui une vie éternelle! in medio tui Jerusalem. Il est vrai que j’ai trop de passion pour cette mort. N’y a-t-il point de mal, mon père? dit-il plus bas en souriant, se tournant à côté vers le père. J’ai trop d’aise. N’y a-t-il point de vanité? Pour moi je n’en veux point.