Détails du supplice de M. de Cinq-Mars.
(Fragment du même rapport.)
C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, ains parut toujours gai, assuré, inébranlable, et témoigna une si grande fermeté d’esprit, que tous ceux qui le virent en sont encore dans l’étonnement.
M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bandés, posa fort proprement son col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit, tourné vers le devant de l’échafaud, et embrassant fortement de ses deux bras le poteau; il ferma les yeux et la bouche, et attendit le coup que l’exécuteur lui vint donner assez pesamment et lentement, et s’étant mis à gauche et tenant son couperet des deux mains. En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme: Ah! qui fut étouffée dans son sang; il leva les genoux de dessus le bloc, comme pour se lever, et retomba en la même assiette qu’il estoit. La tête n’estant pas entièrement séparée du corps par ce coup, l’exécuteur passa à sa droite par derrière, et, prenant la tête par les cheveux de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une partie de la trachée-artère et de la peau du cou, qui n’estoit pas coupée; après quoi il jeta la tête sur l’échafaud, qui de là bondit à terre, où l’on remarqua soigneusement qu’elle fit encore un demi-tour et palpita assez-longtemps. Elle avoit le visage tourné vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tête vers l’échafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le poteau, qu’il tenoit toujours embrassé, tant que l’exécuteur le tira pour le dépouiller, ce qu’il fit, et puis le couvrit d’un drap et mit son manteau par-dessus; la tête ayant été rendue sur l’échafaud, elle fut mise auprès du corps, sous le même drap.
L’exécution de M. de Thou ressemble comme celle de M. de Cinq-Mars, à un assassinat; la voici telle que la donne ce même journal, et plus horriblement minutieux que la lettre de Montrésor.
L’exécuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir; mais comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s’accommoda mieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tête sur le poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit resté. Après, il mit son col sur le poteau, qu’un frère jésuite avait torché de son mouchoir, parce qu’il estoit tout mouillé de sang, et demanda à ce frère s’il estoit bien, qui lui dit qu’il falloit qu’il avançast mieux sa tête sur le devant, ce qu’il fit. En même temps, l’exécuteur, s’apercevant que les cordons de sa chemise n’estoient point déliés et qu’ils lui tenoient le cou serré, lui porta la main au col pour les dénouer: ce qu’ayant senti, il demanda: «Qu’y a-t-il? faut-il encore oster la chemise?» et se disposoit déjà à l’oster. On lui dit que non, qu’il falloit seulement dénouer les cordons; ce qu’ayant fait il tira sa chemise pour découvrir son col et ses épaules, et, ayant mis sa tête sur le poteau, il prononça ses dernières paroles, qui furent: Maria, mater gratiæ, mater misericordiæ...; puis In manus tuas... et lors ses bras commencèrent à trembloter en attendant le coup, qui lui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête, duquel coup son col n’étant coupé qu’à demi, le corps tomba du costé gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le ciel, remuant les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut renverser pour achever par où il avoit commencé; mais effrayé des cris que l’on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tête, qui demeura sur l’échafaud.
L’exécuteur, l’ayant dépouillé, porta son corps, couvert d’un drap, dans le carrosse qui les avoit amenés; puis il y mit aussi celui de M. de Cinq-Mars et leurs têtes, qui avoient encore toutes deux les yeux ouverts, particulièrement celle de M. de Thou, qui sembloit être vivante. De là, ils furent portés aux Feuillans, où M. de Cinq-Mars fut enterré devant le maître-autel, sous le balustre de ladite église, par la bonté et autorité de M. du Gay, trésorier de France en la généralité de Lyon. M. de Thou a été embaumé par le soin de madame sa sœur et mis dans un cercueil de plomb, pour être transporté en sa sépulture.
Telle fut la fin de ces deux personnes, qui certes, doivent laisser à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort. Je laisse à chacun d’en faire tel jugement qu’il lui plaira, et me contente de dire que ce nous est une grande leçon de l’inconstance des choses de ce monde et de la fragilité de notre nature.
Les dernières volontés de ces deux nobles jeunes gens nous sont demeurées par des lettres qu’ils écrivirent après la prononciation de leur arrêt. Celle de M. de Cinq-Mars à la maréchale d’Effiat, sa mère, peut paraître froide à quelques personnes, par la difficulté de se reporter à cette époque où, dans les plus graves circonstances, on s’attachait à contenir plus qu’à exprimer chaleureusement ses émotions, et où le grand monde, dans les écrits et les discours, fuyait le pathétique autant que nous le cherchons.
Lettre de M. le Grand à madame sa mère, la marquise d’Effiat.