Mais ce n’est pas seulement de l’ami ancien et éprouvé qu’il s’agit, c’est encore de tout homme traité en ami, de tout premier venu qui, la main dans la main, a reçu une confidence sérieuse. Le droit de l’hospitalité est aussi ancien que la famille et la race humaine: nulle tribu, nulle horde, si sauvage qu’elle soit, ne conçoit qu’il soit possible de livrer son hôte. Un secret est un hôte qui vient se cacher dans le cœur de l’honnête homme comme dans son inviolable asile. Quiconque le livre et le vend est hors la loi des nations.

Ce serait une bien grande honte pour les pauvres règnes qui ne pourraient avoir un peu de durée qu’au prix de ces lois barbares, et se tenir debout qu’avec de si noirs appuis. Mais voulût-on en faire usage, on ne le pourrait pas. Il faudrait, pour que ce fût praticable, que la civilisation eût marché d’un pied et non de l’autre. Or on est venu partout à une sorte de délicatesse générale de sentiment qui fait que telles actions publiques ne sont pas même proposables. On ne sait comment, il se fait que telles choses, utiles il y a des siècles, ne se peuvent faire, ne se peuvent dire, ne se peuvent même nommer sérieusement par aucun homme vivant, et cela, sans que jamais on les ait abolies. Ce sont les véritables changements de mœurs qui forcent à naître les véritables et durables lois. Qui nous dira où est le pays si reculé qui oserait aujourd’hui donner à l’homme juge la dépouille de l’homme jugé! Toutes les lois ne sont pas de main humaine... La loi qui défend cet héritage sanglant n’a pas été écrite, elle est venue s’asseoir parmi nous. A ses côtés s’est posée celle qui dit: Tu ne dénonceras pas! et le plus humble journalier n’oserait, de nos jours, se placer à la table de son voisin s’il y avait manqué.

Pour moi, s’il fallait absolument aux hommes politiques quelques vieux ustensiles des temps barbares, j’aimerais mieux leur voir dérouiller, restaurer, et mettre en scène et en usage les chevalets et les outils de la torture; car ils ne souilleraient du moins que le corps et non l’âme de la créature de Dieu. Ils feraient parler peut-être la chair souffrante; mais le cri des nerfs et des os sous la tenaille est moins vil que la froide vente d’une tête sur un comptoir, et il n’y a pas encore eu de nom qui ait été inscrit plus bas que le nom de Judas.

Oui, mieux vaut le danger d’un prince que la démoralisation de l’espèce entière. Mieux vaudrait la fin d’une dynastie et d’une forme de gouvernement, mieux vaudrait même celle d’une nation, car tout cela se remplace et peut renaître, que la mort de toute vertu parmi les hommes.


TABLE


Chapitre XIV.— L’émeute[1]
Chapitre XV.— L’alcôve[33]
Chapitre XVI.— La confusion[63]
Chapitre XVII.— La toilette[80]
Chapitre XVIII.— Le secret[108]
Chapitre XIX.— La partie de chasse[122]
Chapitre XX.— La lecture[175]
Chapitre XXI.— Le confessionnal[216]
Chapitre XXII.— L’orage[238]
Chapitre XXIII.— L’absence[266]
Chapitre XXIV.— Le travail[283]
Chapitre XXV.— Les prisonniers[339]
Chapitre XXVI.— La fête[398]
Notes et documents historiques[435]

Évreux, imprimerie de Ch. Hérissey