L’enfant, debout entre les genoux de la Reine, regarda les hommes qui l’entouraient avec une gravité singulière à cet âge, et, voyant sa mère tout en larmes, mit la main sur la petite épée qu’il portait.
—Ah! monseigneur, dit le duc de Bouillon en se baissant à demi pour lui adresser ce qu’il voulait faire entendre à la princesse, ce n’est pas contre nous qu’il faut tirer votre épée, mais contre celui qui déracine votre trône; il vous prépare une grande puissance, sans doute; vous aurez un sceptre absolu; mais il a rompu le faisceau d’armes qui le soutenait. Ce faisceau-là, c’était votre vieille Noblesse, qu’il a décimée. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j’en ai le pressentiment; mais vous n’aurez que des sujets et point d’amis, car l’amitié n’est que dans l’indépendance et une sorte d’égalité qui naît de la force. Vos ancêtres avaient leurs pairs, et vous n’aurez pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, monseigneur, car les hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand; mais surtout qu’après vous, grand homme, il en vienne toujours d’aussi forts; car, en cet état de choses, si l’un d’eux trébuche, toute la monarchie s’écroulera.
Le duc de Bouillon avait une chaleur d’expression et une assurance qui captivaient toujours ceux qui l’entendaient; sa valeur, son coup d’œil dans les combats, la profondeur de ses vues politiques, sa connaissance des affaires d’Europe, son caractère réfléchi et décidé tout à la fois le rendaient l’un des hommes les plus capables et les plus imposants de son temps, le seul même que redoutât réellement le Cardinal-Duc. La Reine l’écoutait toujours avec confiance, et lui laissait prendre une sorte d’empire sur elle. Cette fois elle fut plus fortement émue que jamais.
—Ah! plût à Dieu, s’écria-t-elle, que mon fils eût l’âme ouverte à vos discours et le bras assez fort pour en profiter! Jusque-là pourtant j’entendrai, j’agirai pour lui; c’est moi qui dois être et c’est moi qui serai régente, je n’abandonnerai ce droit qu’avec la vie: s’il faut faire une guerre, nous la ferons, car je veux tout, excepté la honte et l’effroi de livrer le futur Louis XIV à ce sujet couronné! Oui, dit-elle en rougissant et serrant fortement le bras du jeune Dauphin; oui, mon frère, et vous, messieurs, conseillez-moi: parlez, où en sommes-nous? Faut-il que je parte? dites-le ouvertement. Comme femme, comme épouse, j’étais prête à pleurer, tant ma situation était douloureuse; mais à présent, voyez, comme mère je ne pleure pas; je suis prête à vous donner des ordres s’il le faut!
Jamais Anne d’Autriche n’avait semblé si belle qu’en ce moment, et cet enthousiasme qui paraissait en elle électrisa tous les assistants, qui ne demandaient qu’un mot de sa bouche pour parler. Le duc de Bouillon jeta un regard rapide sur Monsieur, qui se décida à prendre la parole.
—Ma foi, dit-il d’un air assez délibéré, si vous donnez des ordres, ma sœur, je veux être votre capitaine des gardes, sur mon honneur; car je suis las aussi des tourments que m’a causés ce misérable, qui ose encore me poursuivre pour rompre mon mariage, et tient toujours mes amis à la Bastille ou les fait assassiner de temps en temps; et d’ailleurs je suis indigné, dit-il en se reprenant et baissant les yeux d’un air solennel, je suis indigné de la misère du peuple.
—Mon frère, reprit vivement la princesse, je vous prends au mot, car il faut faire ainsi avec vous, et j’espère qu’à nous deux nous serons assez forts; faites seulement comme M. le comte de Soissons, et ensuite survivez à votre victoire; rangez-vous avec moi comme vous fîtes avec M. de Montmorency, mais sautez le fossé.
Gaston sentit l’épigramme; il se rappela son trait trop connu, lorsque l’infortuné révolté de Castelnaudary franchit presque seul un large fossé et trouva de l’autre côté dix-sept blessures, la prison et la mort, à la vue de Monsieur, immobile comme son armée. Dans la rapidité de la prononciation de la Reine, il n’eut pas le temps d’examiner si elle avait employé cette expression proverbialement ou avec intention; mais dans tous les cas, il prit le parti de ne pas le relever, et en fut empêché par elle-même, qui reprit en regardant Cinq-Mars:
—Mais, avant tout, pas de terreur panique: sachons bien où nous en sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi; avons-nous de telles craintes?
D’Effiat n’avait pas cessé d’observer Marie de Mantoue, dont la physionomie expressive peignait pour lui toutes ses idées plus rapidement et aussi sûrement que la parole; il y lut le désir de l’entendre parler, l’intention de faire décider Monsieur et la Reine; un mouvement d’impatience de son pied lui donna l’ordre d’en finir et de régler enfin toute la conjuration. Son front devint pâle et plus pensif; il se recueillit un moment, car il sentait que là étaient toutes ses destinées. De Thou le regarda et frémit, parce qu’il le connaissait; il eût voulu lui dire un mot, un seul mot; mais Cinq-Mars avait déjà relevé la tête et parla ainsi: