—Je ne crois point, madame, que le Roi soit aussi malade qu’on vous l’a pu dire; Dieu nous conservera longtemps encore ce prince, je l’espère, j’en suis certain même. Il souffre, il est vrai, il souffre beaucoup; mais son âme surtout est malade, et d’un mal que rien ne peut guérir, d’un mal que l’on ne souhaiterait pas à son plus grand ennemi et qui le ferait plaindre de tout l’univers si on le connaissait. Cependant la fin de ses malheurs, je veux dire de sa vie, ne lui sera pas donnée encore de longtemps. Sa langueur est toute morale; il se fait dans son cœur une grande révolution; il voudrait l’accomplir et ne le peut pas: il a senti depuis longues années s’amasser en lui les germes d’une juste haine contre un homme auquel il croit devoir de la reconnaissance, et c’est ce combat intérieur entre sa bonté et sa colère qui le dévore. Chaque année qui s’est écoulée a déposé à ses pieds, d’un côté les travaux de cet homme, et de l’autre ses crimes. Voici qu’aujourd’hui ceux-ci l’emportent dans la balance; le Roi voit et s’indigne: il veut punir; mais tout à coup il s’arrête et le pleure d’avance. Si vous pouviez le contempler ainsi, madame, il vous ferait pitié. Je l’ai vu saisir la plume qui devait tracer son exil, la noircir d’une main hardie, et s’en servir pour quoi? Pour le féliciter par une lettre. Alors il s’applaudit de sa bonté comme chrétien; il se maudit comme juge souverain; il se méprise comme Roi; il cherche un refuge dans la prière et se plonge dans les méditations de l’avenir; mais il se lève épouvanté, parce qu’il a entrevu les flammes que mérite cet homme, et que personne ne sait aussi bien que lui les secrets de sa damnation. Il faut l’entendre en cet instant s’accuser d’une coupable faiblesse et s’écrier qu’il sera puni lui-même de n’avoir pas su le punir! On dirait quelquefois qu’il y a des ombres qui lui ordonnent de frapper, car son bras se lève en dormant. Enfin, madame, l’orage gronde dans son cœur, mais ne brûle que lui; la foudre n’en peut pas sortir.

—Eh bien, qu’on la fasse donc éclater! s’écria le duc de Bouillon.

—Celui qui la touchera peut en mourir, dit Monsieur.

—Mais quel beau dévoûment! dit la Reine.

—Que je l’admirerais! dit Marie à demi-voix.

—Ce sera moi, dit Cinq-Mars.

—Ce sera nous, dit M. de Thou à son oreille.

Le jeune Beauvau s’était rapproché du duc de Bouillon.

—Monsieur, lui dit-il, oubliez-vous la suite?

—Non, pardieu, je ne l’oublie pas! répondit tout bas celui-ci. Et s’adressant à la Reine:—Acceptez, madame, l’offre de M. le Grand, il est à portée de décider le Roi plus que vous et nous; mais tenez-vous prête à tout, car le Cardinal est trop habile pour s’endormir. Je ne crois pas à sa maladie, je ne crois point à son silence et à son immobilité, qu’il veut nous persuader depuis deux ans; je ne croirais point à sa mort même, que je n’eusse porté sa tête dans la mer, comme celle du géant de l’Arioste. Attendez-vous à tout, hâtons-nous sur toutes choses. J’ai fait montrer mes plans à Monsieur tout à l’heure; je vais vous en faire l’abrégé: je vous offre Sedan, madame, pour vous et messeigneurs vos fils. L’armée d’Italie est à moi; je la fais rentrer s’il le faut. M. le Grand-Écuyer est maître de la moitié du camp de Perpignan; tous les vieux huguenots de La Rochelle et du Midi sont prêts au premier signe à le venir trouver: tout est organisé depuis un an par mes soins en cas d’événements.