—Eh! ne pouvez-vous vous arrêter? A quoi sert l’esprit dans les affaires du monde?
—A rien, si ce n’est pourtant à se perdre avec connaissance de cause, à tomber au jour qu’on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu’on a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup; ne m’y suis-je pas engagé devant vous tout à l’heure?
—Et c’est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle confiance avez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie? N’avez-vous pas lu leurs pensées secrètes?
—Je les connais toutes; j’ai lu leur espérance à travers leur feinte colère; je sais qu’ils tremblent en menaçant: je sais qu’ils sont déjà prêts à faire leur paix en me livrant comme gage; mais c’est à moi de les soutenir et de décider le Roi: il le faut, car Marie est ma fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.
C’est volontairement, c’est avec connaissance de tout mon sort que je me suis placé ainsi entre l’échafaud et le bonheur suprême. Il me faut l’arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce moment le plaisir d’avoir rompu toute incertitude. Eh quoi! vous ne rougissez pas de m’avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce Cardinal? ambitieux par le puéril désir d’un pouvoir qui n’est jamais satisfait? Je le suis, ambitieux, mais parce que j’aime. Oui, j’aime, et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort; vous avez embelli mes intentions secrètes, vous m’avez prêté de nobles desseins (je m’en souviens), de hautes conceptions politiques; elles sont belles, elles sont vastes, peut-être; mais, vous le dirai-je? ces vagues projets du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore bien loin au-dessous du dévouement de l’amour. Quand l’âme vibre tout entière, pleine de cette unique pensée, elle n’a plus de place à donner aux plus beaux calculs des intérêts généraux; car les hauteurs mêmes de la terre sont au-dessous du ciel.
De Thou baissa la tête.
—Que vous répondre? dit-il. Je ne vous comprends pas; vous raisonnez le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l’erreur.
—Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur les a développées; vous l’avez dit, j’ai tout calculé; une marche lente m’a conduit au but que je suis prêt d’atteindre. Marie me tenait par la main, aurais-je reculé? Devant un monde je ne l’aurais pas fait. Tout était bien jusqu’ici: mais une barrière invisible m’arrête: il faut la rompre, cette barrière; c’est Richelieu. Je l’ai entrepris tout à l’heure devant vous, mais peut-être me suis-je trop hâté: je le crois à présent. Qu’il se réjouisse; il m’attendait. Sans doute il a prévu que ce serait le plus jeune qui manquerait de patience; s’il en est ainsi, il a bien joué. Cependant, sans l’amour qui m’a précipité, j’aurais été plus fort que lui, quoique vertueux.
Ici, un changement presque subit se fît sur les traits de Cinq-Mars; il rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s’élevaient comme des lignes bleues tracées par une main invisible.
—Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force qui annonçait un violent désespoir concentré dans son cœur, tous les supplices dont l’amour peut torturer ses victimes, je les porte dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des empires, pour qui j’ai tout subi, jusqu’à la faveur d’un prince (et qui peut-être n’a pas senti tout ce que j’ai fait pour elle), ne peut encore être à moi. Elle m’appartient devant Dieu, et je lui parais étranger; que dis-je? il faut que j’entende discuter chaque jour, devant moi, lequel des trônes de l’Europe lui conviendra le mieux, dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquels on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à travers les grilles la voix de celle qui est ma femme; il faut qu’en public je m’incline devant elle! son amant et son mari dans l’ombre, son serviteur au grand jour! C’en est trop; je ne puis vivre ainsi; il faut faire le dernier pas, qu’il m’élève ou me précipite.