—Voilà donc où vous en êtes venu! voilà donc les conséquences de votre ambition! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme, et introduire en France une armée étrangère; je vais donc vous voir assassin et traître à votre patrie! Par quel chemin êtes-vous arrivé jusque-là? par quels degrés êtes-vous descendu si bas?

—Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement Cinq-Mars; mais je vous connais, et j’aime cette explication; je la voulais et je l’ai provoquée. Vous verrez aujourd’hui mon âme tout entière, je le veux. J’avais eu d’abord une autre pensée, une pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de l’amitié, l’amitié, qui est la seconde chose de la terre.

Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s’il y eût cherché cette divinité.

—Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulais rien dire; c’était une tâche pénible, mais jusqu’ici j’y avais réussi. Je voulais tout conduire sans vous, et ne vous montrer cette œuvre qu’achevée; je voulais toujours vous tenir hors du cercle de mes dangers; mais, vous avouerai-je ma faiblesse? J’ai craint de mourir mal jugé par vous, si j’ai à mourir: à présent je supporte bien l’idée de la malédiction du monde, mais non celle de la vôtre: c’est ce qui m’a décidé à vous avouer tout.

—Quoi! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher toujours de moi! Ah! cher Henri, que vous ai-je fait pour prendre ce soin de mes jours? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre, si vous mouriez? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années entières; vous ne m’avez présenté de votre vie que ses fleurs; vous n’êtes entré dans ma solitude qu’avec un visage riant, et chaque fois paré d’une faveur nouvelle? ah! il fallait que ce fût bien coupable ou bien vertueux!

—Ne voyez dans mon âme que ce qu’elle renferme. Oui, je vous ai trompé; mais c’était la seule joie paisible que j’eusse au monde. Pardonnez-moi d’avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas! si brillante. J’étais heureux du bonheur que vous me supposiez; je faisais le vôtre avec ce songe; et je ne suis coupable qu’aujourd’hui en venant le détruire et me montrer tel que j’étais. Écoutez-moi, je ne serai pas long: c’est toujours une histoire bien simple que celle d’un cœur passionné. Autrefois, je m’en souviens, c’était sous la tente, lorsque je fus blessé: mon secret fut près de m’échapper; c’eût été un bonheur peut-être. Cependant que m’auraient servi des conseils? je ne les aurais pas suivis; enfin, c’est Marie de Gonzague que j’aime.

—Quoi! celle qui va être reine de Pologne?

—Si elle est reine, ce ne peut être qu’après ma mort. Mais écoutez: pour elle je fus courtisan; pour elle j’ai presque régné en France, et c’est pour elle que je vais succomber et peut-être mourir.

—Mourir! succomber! quand je vous reprochais votre triomphe! quand je pleurais sur la tristesse de votre victoire!

—Ah! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe de la Fortune quand elle me sourit; si vous croyez que je n’aie pas vu jusqu’au fond de mon destin! Je lutte contre lui, mais il est le plus fort, je le sens; j’ai entrepris une tâche au-dessus des forces humaines, je succomberai.