—C’est singulier! fort singulier! dit Monsieur; je remarque que tout le monde ici est plus avancé que je ne le croyais dans la conjuration.

—Point du tout, Monsieur, dit le duc de Bouillon; on n’a préparé que ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu’il n’y a rien d’écrit, et que vous n’avez qu’à parler pour que rien n’existe et n’ait existé; selon votre ordre, tout ceci sera un rêve ou un volcan.

—Allons, allons, je suis content, puisqu’il en est ainsi, dit Gaston; occupons-nous de choses plus agréables. Grâce à Dieu, nous avons un peu de temps devant nous: moi j’avoue que je voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis point né pour les émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il, s’emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant. Tudieu! je suis sûr qu’on a parlé de vous là-bas. On dit que les femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n’en suis pas ennemi du tout. En vérité cela fait paraître le pied plus petit et plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n’est pas plus belle que Mme de Guéménée, n’est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on m’a dit qu’elle avait l’air d’une religieuse. Ah!... vous ne répondez pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans l’œil... ou bien vous craignez d’offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant, n’est-ce pas? on le met dans un pâté. Qu’il est heureux, le roi d’Espagne! je n’en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n’est-il pas vrai? oh! c’est un bon usage; nous l’avons perdu; c’est malheureux, plus malheureux qu’on ne croit.

Gaston d’Orléans eut le courage de parler sur ce ton près d’une demi-heure de suite à ce jeune homme, dont le caractère sérieux ne s’accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore de l’importance de la scène dont il venait d’être témoin et des grands intérêts qu’on avait traités, ne répondit rien à ce flux de paroles oiseuses: il regardait le duc de Bouillon d’un air étonné, comme pour lui demander si c’était bien là cet homme que l’on allait mettre à la tête de la plus audacieuse entreprise conçue depuis longtemps, tandis que le prince, sans vouloir s’apercevoir qu’il restait sans réponses, les faisait lui-même souvent, et parlait avec volubilité en se promenant et l’entraînant avec lui dans la chambre. Il craignait que l’un des assistants ne s’avisât de renouer la conversation terrible du traité; mais aucun n’en était tenté, sinon le duc de Bouillon qui, cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. Pour Cinq-Mars il fut entraîné par de Thou, qui lui fit faire sa retraite à l’abri de ce bavardage, sans que Monsieur eût l’air de l’avoir vu sortir.

CHAPITRE XVIII

LE SECRET

Et prononcés ensemble, à l’amitié fidèle
Nos deux noms fraternels serviront de modèle.

A. Soumet, Clytemnestre.

De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées avec soin, et l’ordre donné de ne recevoir personne et de l’excuser auprès des deux réfugiés s’il les laissait partir sans les revoir; et les deux amis ne s’étaient encore adressé aucune parole.

Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément. Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendait d’un air sérieux et triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d’une voix sombre: