—Fuyez! vous êtes perdu! s’écria Marie.
CHAPITRE XXII
L’ORAGE
Blow, blow, thou winter wind
Thou art not so unkind
As man’s ingratitude:
Thy touth is not so keen,
Because thou art not seen
Altho thy breath be rude.
Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly,
Most friendship is feigning; most loving mere folly.
Shakspeare.
Souffle, souffle, vent d’hiver:
Tu n’es pas si cruel
Que l’ingratitude de l’homme;
Ta dent n’est pas si pénétrante,
Car tu es invisible,
Quoique ton souffle soit rude.
Hé, ho, hé! chante; hé, ho, hé! dans le houx vert.
La plupart des amis sont faux, les amants fous.
Au milieu de cette longue et superbe chaîne des Pyrénées qui forme l’isthme crénelé de la Péninsule au centre de ces pyramides bleues chargées de neige, de forêts et de gazons, s’ouvre un étroit défilé, un sentier taillé dans le lit desséché d’un torrent perpendiculaire; il circule parmi les rocs, se glisse sous les ponts de neige épaissie, serpente au bord des précipices inondés, pour escalader les montagnes voisines d’Urdoz et d’Oloron, et, s’élevant enfin sur leur dos inégal, laboure leur cime nébuleuse; pays nouveau qui a encore ses monts et ses profondeurs, tourne à droite, quitte la France et descend en Espagne. Jamais le fer relevé de la mule n’a laissé sa trace dans ses détours; l’homme peut à peine s’y tenir debout; il lui faut la chaussure de corde qui ne peut pas glisser, et le trèfle du bâton ferré qui s’enfonce dans les fentes des rochers.
Dans les beaux mois de l’été, le pastour, vêtu de sa cape brune, et le bélier noir à la longue barbe, y conduisent des troupeaux dont la laine tombante balaye le gazon. On n’entend plus dans ces lieux escarpés que le bruit des grosses clochettes que portent les moutons, et dont les tintements inégaux produisent des accords imprévus, des gammes fortuites, qui étonnent le voyageur et réjouissent leur berger sauvage et silencieux. Mais, lorsque vient le long mois de septembre, un linceul de neige se déroule de la cime des monts jusqu’à leur base, et ne respecte que ce sentier profondément creusé, quelques gorges ouvertes par les torrents, et quelques rocs de granit qui allongent leur forme bizarre comme les ossements d’un monde enseveli.
C’est alors qu’on voit accourir de légers troupeaux d’isards qui, renversant sur leur dos leurs cornes recourbées, s’élancent de rocher en rocher, comme si le vent les faisait bondir devant lui, et prennent possession de leur désert aérien; des volées de corbeaux et de corneilles tournent sans cesse dans les gouffres et les puits naturels, qu’elles transforment en ténébreux colombiers, tandis que l’ours brun, suivi de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur la neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les frimas. Mais ce ne sont là ni les plus sauvages ni les plus cruels habitants que ramène l’hiver dans ces montagnes; le contrebandier rassuré se hasarde jusqu’à se construire une demeure de bois sur la barrière même de la nature et de la politique; là des traités inconnus, des échanges occultes, se font entre les deux Navarres, au milieu des brouillards et des vents.
Ce fut dans cet étroit sentier, sur le versant de la France, qu’environ deux mois après les scènes que nous avons vues se passer à Paris, deux voyageurs venant d’Espagne s’arrêtèrent à minuit, fatigués et pleins d’épouvante. On entendait des coups de fusil dans la montagne.