—«Vous n'êtes prisonnier que depuis un mois, reprit-il, et je le suis depuis trente-trois ans. Oui, mon ami, je suis prisonnier de la mer; elle me garde de tous côtés: toujours des flots et des flots; je ne vois qu'eux, je n'entends qu'eux. Mes cheveux ont blanchi sous leur écume, et mon dos s'est un peu voûté sous leur humidité. J'ai passé si peu de temps en Angleterre, que je ne la connais que par la carte. La patrie est un être idéal que je n'ai fait qu'entrevoir, mais que je sers en esclave et qui augmente pour moi de rigueur à mesure que je deviens plus nécessaire. C'est le sort commun et c'est même ce que nous devons le plus souhaiter que d'avoir de telles chaînes; mais elles sont quelquefois bien lourdes.»

Il s'interrompit un instant et nous nous tûmes tous deux, car je n'aurais pas osé dire un mot, voyant qu'il allait poursuivre.

—«J'ai bien réfléchi, me dit-il, et je me suis interrogé sur mon devoir quand je vous ai eu à mon bord. J'aurais pu vous laisser conduire en Angleterre, mais vous auriez pu y tomber dans une misère dont je vous garantirai toujours et dans un désespoir dont j'espère aussi vous sauver; j'avais pour votre père une amitié bien vraie, et je lui en donnerai ici une preuve; s'il me voit, il sera content de moi, n'est-ce pas?»

L'Amiral se tut encore et me serra la main. Il s'avança même dans la nuit et me regarda attentivement, pour voir ce que j'éprouvais à mesure qu'il me parlait. Mais j'étais trop interdit pour lui répondre. Il poursuivit plus rapidement:

«J'ai déjà écrit à l'Amirauté pour qu'au premier échange vous fussiez renvoyé en France. Mais cela pourra être long, ajouta-t-il, je ne vous le cache pas; car, outre que Bonaparte s'y prête mal, on nous fait peu de prisonniers.—En attendant, je veux vous dire que je vous verrais avec plaisir étudier la langue de vos ennemis, vous voyez que nous savons la vôtre. Si vous voulez, nous travaillerons ensemble et je vous prêterai Shakspeare et le capitaine Cook.—Ne vous affligez pas, vous serez libre avant moi, car, si l'Empereur ne fait la paix, j'en ai pour toute ma vie.»

Ce ton de bonté, par lequel il s'associait à moi et nous faisait camarades, dans sa prison flottante, me fit de la peine pour lui; je sentis que, dans cette vie sacrifiée et isolée, il avait besoin de faire du bien pour se consoler secrètement de la rudesse de sa mission toujours guerroyante.

—«Milord, lui dis-je, avant de m'enseigner les mots d'une langue nouvelle, apprenez-moi les pensées par lesquelles vous êtes parvenu à ce calme parfait, à cette égalité d'âme qui ressemble à du bonheur, et qui cache un éternel ennui… Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais je crains que cette vertu ne soit qu'une dissimulation perpétuelle.

—Vous vous trompez grandement, dit-il, le sentiment du Devoir finit par dominer tellement l'esprit, qu'il entre dans le caractère et devient un de ses traits principaux, justement comme une saine nourriture, perpétuellement reçue, peut changer la masse du sang et devenir un des principes de notre constitution. J'ai éprouvé, plus que tout homme peut-être, à quel point il est facile d'arriver à s'oublier complètement. Mais on ne peut dépouiller l'homme tout entier, et il y a des choses qui tiennent plus au coeur que l'on ne voudrait.»

Là, il s'interrompit et prit sa longue lunette. Il la plaça sur mon épaule pour observer une lumière lointaine qui glissait à l'horizon, et, sachant à l'instant au mouvement ce que c'était: «Bateaux pêcheurs,» dit-il, et il se plaça près de moi, assis sur le bord du navire. Je voyais qu'il avait depuis longtemps quelque chose à me dire qu'il n'abordait pas.

—«Vous ne me parlez jamais de votre père, me dit-il tout à coup; je suis étonné que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volontés.»