Jusqu'ici j'ai été aussi peu prisonnier que possible, et, bien loin d'en être fâché,—comme le seraient certaines barbes longues à idées courtes, de ma connaissance, qui s'imaginent qu'on sert une cause en se faisant mettre dans l'impossibilité de la servir,—bien loin d'en être fâché, je m'en suis, au contraire, toujours applaudi et estimé. Il est plus spirituel et plus facile d'être libre que d'être prisonnier.
Aussi, dans mes prières,—quand j'en adresse à l'Être suprême, régisseur général des biens terrestres et des consciences humaines,—je n'oublie jamais ce morceau:
«—Mon Dieu! Préservez-moi des verroux, des méchants et des niais! Ne mettez ni mon corps, ni mon cœur, ni mon esprit dans des prisons odieuses. Être prisonnier d'un imbécile est plus douloureux que d'être prisonnier chez des anthropophages. Les anthropophages vous tuent avant de vous manger; les sots vous mangent avant de vous tuer... Délivrez-moi donc des verroux, des méchants, des niais et des menteurs.—Amen!...»
Je suis depuis quelques mois dans un logement qui ne plairait pas à tout le monde, mais dont je suis enchanté d'avoir fait la connaissance. J'y vis depuis un mois d'une vie cénobitique et en même temps familiale, pleine de joies austères. J'éprouve,—dans ce milieu nouveau où des circonstances quelconques m'ont transplanté violemment,—un bonheur calme, égal et profond qui ne ressemble, certes, à aucun des autres bonheurs desquels j'ai tâté jusqu'ici, mais c'est du bonheur.
Pour en arriver là, il a fallu la rupture d'une affection envahissante et spoliatrice des autres affections. Il y a donc des douleurs bienfaisantes et des désastres salutaires? Il faut le croire...
Pour moi, à mesure que je sens se décrocher de mon cœur toutes les pampilles amoureuses, toutes les fanfreluches de la passion, toutes les passementeries des désirs, et que je m'enfonce davantage dans l'ombre et dans la paix de la vie familiale, je m'applaudis d'un accident,—si triste en soi,—dont j'ai déploré la venue et dont je bénéficie à cette heure.
Je m'applaudis surtout de faire ce que je fais comme si c'était le résultat naturel d'une vie simple, candide, unie,—tandis que c'est, au contraire, l'aboutissement d'une existence peuplée de chimères et sillonnée de folies.
Je rentre dans le sentier obscur, mais non pénible, de la vie intime, duquel je m'étais un peu écarté et égaré, et j'y rentre avec un attendrissement sincère; je m'y sauve de moi-même, ou plutôt je m'y reconquiers.
Je n'y entre pas trop brisé, trop dépouillé, trop appauvri. Je n'étais pas assez fort pour les luttes du genre de celles qu'il m'a fallu soutenir pour vivre de la vie dont j'ai vécu, et cela m'a un peu fatigué, un peu cassé les bras et le cœur. Mais je ne suis pas encore, Dieu merci! à ranger parmi les invalides du sentiment. J'ai gaspillé une partie de mes trésors, j'ai semé une bonne part de ma cervelle et de mon cœur sur les sentiers perdus de la folie et de l'enamourement... mais je suis encore assez riche pour être heureux, je le sens bien; et toutes ces rêvasseries et toutes ces flambes de jeunesse ne m'ont pas tellement affolé que je ne puisse encore prouver la santé de ma cervelle et de mon cœur.
Je reviens à mon point de départ; à quelques pas de l'endroit où je suis né et où je ne mourrai pas, sans doute. J'y reviens avec la joie calme, mais grande et sans pareille, du voyageur qui retrouve enfin l'humble clocher de l'humble village qu'il avait quitté un jour pour aller par delà les monts et les mers à la recherche des pays étranges et inconnus...