Tu vas tomber entre les mains d'inconnus et d'inconnues, les uns bourrus, les autres nerveuses, qui te jetteront souvent par-dessus leur tête sur l'angle d'un meuble ou dans les cendres de l'âtre. Tu seras brûlé ou lacéré comme un livre illustre; ou tu seras tout bonnement laissé là, dédaigneusement, parce qu'on t'aura trouvé mal léché, mal peigné, mal brossé, pauvrement vêtu, et le visage trop fade, Habent sua fata libelli... Oh! mon Dieu oui... c'est comme j'ai l'honneur de le dire,—en langue morte.

Va donc à travers le monde littéraire, et ne t'étonne pas, ne te scandalise pas des rudoiements, des sarcasmes, des quolibets et des sifflets. Je te bénis,—selon l'usage antique et solennel,—je te bénis, mais voilà tout. Je ne m'occuperai pas plus de toi, désormais, qu'on ne s'occupe des vieilles lunes et des neiges de l'an passé.

Bonne chance, cher enfant, et bon voyage.

[ XXXVI]

AU BORD
DE
LA BIÈVRE

I

... Je ferai un jour, moi aussi, ma petite théorie des milieux.

On ne sait pas assez, on ne se dit pas assez quelle influence ont,—sur la conduite des pensées, sur les opérations de l'esprit et les évolutions du cœur,—les objets extérieurs avec lesquels vous êtes en contact familier chaque jour. C'est une influence d'autant plus funeste ou salutaire,—selon ces objets,—qu'elle est lente et continue. Les moindres clous, les moindres angles de la boîte dans laquelle se meut votre individu physique, s'enfoncent chaque jour plus avant dans les profondeurs de votre individu moral. C'est un peu l'histoire des habitudes, de l'accoutumance volontaire ou involontaire à des choses ou à des êtres qui accomplissent les mêmes évolutions que vous. C'est la communion intime et efficace de votre moi avec les mille riens dont se compose votre existence quotidienne; communion charmante, après tout, et à laquelle, malgré tout, on veut rester fidèle.

Il y a des gens qui vivent pendant trente ans dans la même chambre qui est malsaine et triste, et avec la même maîtresse qui est maigre, jaune et acariâtre. Pourquoi?

Je n'ai jamais été, pour ma part, indifférent aux localités dans lesquelles les ballottements de ma vie m'ont jeté. Il y a des séjours dans lesquels j'aurais voulu pouvoir vivre tout mon soûl, jusqu'aux confins extrêmes de l'existence humaine. Il y en a d'autres qu'on ne m'eût pas imposés impunément. Une cellule de prison,—malgré tout l'odieux des désavantages y attachés,—une cellule serait presque acceptée par moi sans trop de répugnance, mais à la condition qu'elle aurait son jour sur un horizon de forêts et qu'on me permettrait de la meubler de meubles à mon goût et d'amis de mon choix. Je n'ai pas une nature contemplative et songeuse pour rien; il faut bien se garder de lui refuser les aliments qu'elle réclame impérieusement, sous peine de voir cette rêverie empêchée, cette contemplation contrariée se changer en mélancolie. Et de la mélancolie à la tristesse il n'y a qu'un pas; il y en a deux de la tristesse au suicide.