Et vous m'avez versé vos filtres irritants...

Et cætera, pantoufle! Quand on rime sa douleur on ne souffre plus! Quand on raconte ses amours on n'aime plus. J'en suis là. Il s'est fait un apaisement subit dans mon cœur et dans mon esprit. J'ai repris possession de moi-même,—je m'appartiens! Qui que ce soit qui ait fait cela, préparé cela, amené cela, je l'en remercie et je m'en applaudis. Le résultat est si bon, si plein de santé, si prometteur de joies véritables, que je ne sais vraiment pas si j'ai fait quelque chose pour mériter qu'il soit.

J'oublie mes années d'oubli. Je me redresse assoupli, retrempé, rajeuni, sur le seuil de cette vie familiale, si pleine de calme et de recueillement.

J'ai à faire amende honorable et je la fais gaiement. J'ai été fou, vaniteux, puéril, fanfaron. C'est bien. Je dépose ma vieille défroque de jeune homme, sans cris de colère, sans lamentation, sans reproches et sans regrets. J'ai trop gagné à la transformation qui s'est opérée en moi pour être tenté de regarder avec la moindre amertume ce qui a précédé ce moment. D'ailleurs, les regrets et les reproches m'ont toujours semblé chose parfaitement absurde, parce que parfaitement inutile.

Adieu paniers! vendanges sont faites! J'ai mordu aux grappes de l'amour; j'ai rougi mes lèvres de son sang divin; je me suis grisé avec toutes les liqueurs fortes des passions et des chimères. Je me garderai bien, aujourd'hui que je suis dégrisé, de bafouer et d'anathématiser mes ivresses d'autrefois, de rougir de moi-même, de me montrer au doigt, de me faire une morale ridicule,—que je n'écouterais pas. Je suis plus respectueux devant mes ivresses que Cham devant Noé,—je passe devant elles sans les réveiller, de peur de les attrister...

Le logement que j'habite est situé dans un quartier pour lequel j'ai une prédilection particulière. Je suis peut-être le seul qui ait pour lui cette prédilection: c'est le faubourg Saint-Marceau!

Peu de gens,—de ceux qui sont partis d'où je suis parti,—de la cuve d'un tanneur,—et qui ont traversé dans leurs pérégrinations diverses les couches les plus élevées de la vie matérielle et morale,—consentiraient à revenir vers ces humbles sentiers tout empuantis, où se sont essayés leurs premiers pas; ou, s'ils le faisaient, ils s'y feraient voiturer dans une baignoire pleine d'eau de Cologne,—de peur des asphyxies.

Moi, loin de redouter les inconvénients attachés à mon faubourg Saint-Marceau, je les aime et je les recherche. On aime toujours son nid, nid de torchis, de mousse, de sable ou de duvet.

Je ne suis pas né pour rien en plein faubourg Saint-Marceau, entre la rue Mouffetard et le marché aux chevaux, sur les bords de cette peu poétique rivière de Bièvre, dont les naïades sont des blanchisseuses et les tritons des mégissiers. Mon enfance ne s'est pas passée pour rien sur la berge de ce ruisseau noir, à écouter les bruits discordants et tapageurs des battoirs et des marteaux; sur les montagnes de tannée élevées dans la cour de la maison paternelle, à contempler les motteux piétinant sur leurs petits cercles noirs, et travaillant pour les chaufferettes des portières et les cheminées des pauvres ménages.

Si la Bièvre puait un peu,—maintenant que je la sens à distance, je dirais presque qu'elle ne puait pas du tout,—les montagnes de tan sentaient bon, très-bon même. Que de dépouilles de chênes,—revêtus encore de leur aubier,—j'ai vu jeter dans ces grandes fosses humides où j'avais si peur de me laisser choir! Pauvres chênes! Et quelle cruelle chose que l'industrie qui écorche vifs des bœufs et des arbres pour chausser les pieds des générations humaines! Vous ne pouvez donc pas marcher pieds nus, tas de pieds plats! La nature ne vous a pas fait ces pieds-là pour les emprisonner dans des bottes... Des bottes! mon premier désir de jeune homme, comme la culotte avait été ma première aspiration d'enfant; je n'ai pas le droit d'en médire.