Oui, j'aime ce quartier que fuient comme peste les gens du bel air, qui ne savent pas ce qui est bon et sain, et qui préfèrent les odeurs douteuses de leurs quartiers commerçants aux parfums gaulois de ce quartier travailleur.

J'aime ce quartier dont je connais chaque rue, chaque carrefour, chaque cul-de-sac, chaque maison, chaque borne, presque chaque pavé. J'ai vagué, petit polisson morveux, loque au derrière, cheveux blonds au vent, le visage purpuriné, dans tous les chemins qui aboutissaient à la maison paternelle, méconnaissable, hélas! aujourd'hui! Ces souvenirs d'enfance sont un peu les mêmes partout et chez tous; il n'est pas un enfant duquel on ne puisse dire ce que Rabelais dit de Gargantua: «Tousiours se veaultroyt par les fanges, se mascaroyt le nez, se chauffouroyt le visaige, acculoyt ses soliers, baisloyt souuent aux mousches... pissoyt sur ses soliers... se mouschoyt à ses manches... Il pissoyt contre le soleil, battoyt à froid, songeoyt creux,... se gratoyt où ne lui demangeoyt point,... se chatouilloyt pour se faire rire,... battoyt les buissons sans prendre les osillons, et croyoit que vessies feussent lanternes...»

Mais à côté de ces détails communs à tous, il y en a d'autres particuliers à chacun; il y a des souvenirs simples, petits et calmes, qui n'ont de saveur et de poésie que pour celui qui les a.

Ces souvenirs-là ne disparaissent qu'avec vous. Et certes, bien que je n'aie pas encore atteint l'âge où l'on récapitule sa vie comme on récapitule les dépenses faites, lorsqu'on a à solder son compte définitif, j'ai cependant un copieux bagage de souvenirs...

Eh! bien, parmi ceux-là qui, touffus et obscurs, obstruent les avenues de ma cervelle et les sentiers de mon cœur, il en est quelques-uns, drageons noueux et vivaces qui s'écartent du tronc principal et s'épandent le plus sur ma vie pensée de tous les jours. Ceux-là me sont précieux, et quoiqu'affaiblissants et énervants comme tout ce qui porte à l'attendrissement, je ne les repousse pas, je ne les arrache pas lorsqu'ils font saillie sur mes autres pensées plus viriles et plus sérieuses. Ce sont les xéranthèmes du cœur.

Je ne les arrache pas, au contraire, je les arrose. C'est un défaut que je condamne chez les autres et auquel je rebrousse fortement le nez lorsque je le vois poindre dans les discours ou dans la conduite des gens que j'aime; mais je me laisse volontiers envahir par cette mélancolie,—bien inoffensive après tout,—des choses disparues. Je raille brutalement, dans la vie vulgaire, les rêveurs et les poëtes dont je trouve tout haut l'influence désastreuse, pernicieuse, immorale, en ce qu'ils provoquent au suicide moral sans cesse entrepris et jamais réussi,—ce qui fait qu'on passe son temps à mourir. Mais tout bas je les lis et je les remercie des heures noires qu'ils suppriment sur le cadran de mon existence quotidienne.

Je suis un grand faiseur de romans. Je dépense un temps absurde à édifier des châteaux de cartes et à procréer des chimères. Mais ces romans me permettent quelquefois d'ignorer l'histoire, de l'oublier pendant quelque temps; mais ces chimères amusent les appétifs maladifs de mon esprit, et, quoique viande creuse, lui servent de pâture suffisante; mais ces châteaux de cartes abritent dans les jours de brouillards et de pluie les susceptibilités frileuses et les délicatesses peureuses de mon individu.

L'homme est double, il n'a pas besoin d'être gris pour se dédoubler. C'est un bonheur qui n'est pas donné à tout le monde, c'est une faculté que ne possèdent pas tous les hommes; mais ceux qui ne la possèdent pas, ceux qui ne jouissent pas de ce bonheur là,—parce qu'ils ont mis, dès leur naissance, leur intelligence en fourrière, et qu'ils ne se servent, comme les polypes, que de leurs bras pour vivre,—ceux-là ont d'autres bonheurs auxquels nous ne participerons probablement jamais. Qu'importe!...

II