Quoi qu'il en soit, à cette époque, ce vaste chantier était complétement abandonné. L'herbe y croissait, épaisse et drue en beaucoup d'endroits, rare et pelée en beaucoup d'autres où broutaient deux ou trois chèvres. Parmi ces herbes, tapis charmants pour les ébats printaniers, plancher facile aux rondes enfantines,—croissaient en abondance toutes ces plantes parasites qui poussent n'importe où et entre n'importe quoi, la folle avoine, la bardane, les chardons et la laitue que les anciens appelaient la viande des morts, parce qu'elle croît en effet très-volontiers dans les cimetières.
L'été, c'était un endroit charmant, à peine clos, où,—pendant le jour,—venaient s'ébattre, comme des moineaux-francs, des nuées de gamins tapageurs, et où l'on voyait
«Bien des couples rêveurs qui le soir, à la brune,
Se baisaient sur la bouche en regardant la lune...»
Il y a peut-être des gens qui s'imaginent qu'on ne sait pas aimer, pas être jeune, pas être beau dans ce plébéien quartier Saint-Marceau. L'ubi amor, la patrie des cœurs, est partout, sous toutes les zônes, sous toutes les latitudes, sous tous les costumes. Le pays où l'on s'aime—pour recueillir des enfants,—ce pays adoré est tout coin de terre où il y a un brin de soleil, un brin de verdure, un brin de jeunesse et un brin de beauté.
La chanson de Mignon est d'une mélancolie et d'une poésie touchantes:
«Connais-tu la terre où les citronniers fleurissent—Kennst du das Land wo die citronen bluhen?—où, dans leur sombre feuillage, mûrissent les oranges dorées?...»
Eh bien! cette chanson de Mignon se chante en français, en parisien, avec un accent faubourien même, sur les bords de la Bièvre! Seulement il n'y est plus question de citronniers ni d'oranges... Les amoureux qui la chantent parlent du pays empourpré, radieux, plein de promesses, où ils veulent aller, et ils y vont... Il est donc naturel qu'une fois de retour de ce pays des rêves—et des réalités,—ils le regrettent, comme Mignon; et y aspirent de nouveau, comme elle...
Je te raconterai tout à l'heure mes premières amours avec une petite ouvrière de la filature des Cent-Filles,—amours chastes, innocentes et éphémères qui n'ont laissé dans mon cœur d'autre trace que celle laissée par certains parfums précieux au fond du vase qui les a contenus, même durant l'espace d'un éclair. On peut briser mon cœur en mille morceaux,—c'est aux trois quarts fait, puisqu'il est fêlé,—chacun de ses morceaux sentira encore l'amour, liqueur divine, que le ciel y a versée il y a seize ans!...
Je n'en ai pas encore fini avec les puérilités de ce qu'on est convenu d'appeler le golden age,—un âge dont je voudrais bien avoir la monnaie aujourd'hui. Je n'en ai pas encore fini avec lui, et je ne m'en plains pas. Ces souvenirs-là, ridicules et ennuyeux pour les autres, me refont une jeunesse de quelques heures, me repeuplent la bouche de ses dents blanches, la tête de ses cheveux blonds, l'esprit de ses papillons, le cœur de ses niaiseries adorables. Que veux-tu? je m'arrête avec complaisance et tendresse sur ce temps où je n'étais encore qu'un petit bambin aux cheveux ébouriffés, où je faisais des ronds dans les puits, où je dénichais des oiseaux, où je faisais des accrocs à tous les endroits défendus de ma culotte, où je me faisais un nez postiche avec des gousses de tilleul, où je faisais des cocottes, où je jouais aux barres, au cheval fondu, à saute-mouton, à la bloquette, à la marelle...