Ah! la marelle! T'en souviens-tu? Moi, je m'en souviens beaucoup.

Toutes les fois que je jouais à la marelle,—dans ce vaste chantier si hospitalier à tous nos ébats, je ne sais plus trop comment je m'y prenais, mais je ramenais toujours mon palet dans l'espace réservé à l'enfer. Le moins qu'il pouvait m'arriver était d'entrer dans le purgatoire. Jamais je ne suis entré dans le paradis...

Je l'ai bien gagné pourtant.

[ 26]

III

Une histoire intéressante et triste à écrire, ce serait l'histoire de certaines phrases, la Genèse de certaines pensées qu'on rencontre dans certains livres.

Souvent un mot est une larme cristallisée, une phrase est un sanglot figé. Un récit n'est souvent qu'un rideau derrière lequel se joue un drame,—le drame de la vie et des passions du poëte... On se demande rarement,—quand on lit,—pourquoi telle pensée vous a remué, pourquoi elle vous remue encore de temps en temps quand elle traverse votre souvenir. On ne sait pas quels chemins ont dû prendre le cœur et l'esprit d'un écrivain pour arriver à certaines conclusions. On ne le sait pas, on ne tient pas même à le savoir, parce qu'il faudrait lui en tenir compte. Et de fait le poëte, qui se respecte un peu, ne doit pas mettre ainsi les indifférents dans les secrets de sa vie,—ouvrir ainsi aux simples passants l'alcôve de ses sentiments.

Souvent, au milieu d'une raillerie,—masque grimaçant qui cache un visage en larmes,—il y a un mot de jeté qui vient révéler l'immensité de cette douleur, comme une pierre jetée dans un abîme en révèle la profondeur.

Lorsque le poëte vous dit: «—Triste comme un sourire d'adieu!»—«Menteur comme une promesse de retour!» c'est qu'il a éprouvé les navrantes douleurs d'une séparation et les amères déceptions d'une promesse qui n'a pas été tenue.

Lorsqu'il vous parle des âcres voluptés qu'on éprouve à battre les pavés de la ville, ou à courir dans les chemins inondés de pluie, battus par l'orage,—c'est que lui-même,—un jour que la misère de son cœur et les tortures de son esprit l'avaient poussé hors de son logis,—il avait ressenti une sorte de joie sauvage à errer ainsi au hasard, à se jeter ainsi au milieu d'un ouragan furieux,—il avait éprouvé une volupté amère à sentir la pluie souffleter ses joues, tremper ses vêtements, glacer ses os, et ses larmes s'étaient mêlées à celles du ciel, et il avait jeté des cris et des blasphèmes qui s'étaient perdus dans les clameurs furieuses de l'ouragan!...