On ne sait pas ces choses. On n'a pas besoin de les connaître. Pourquoi les connaîtrait-on? Le métier de poëte est un apostolat. Qu'importent la vie et les douleurs de l'apôtre si le résultat de sa mission a été obtenu? Qu'importe son cri suprême de désespoir,—son Lamma sabactani,—ses roidissements, ses convulsions, son agonie,—si tout cela a servi à rendre son œuvre éloquente, émouvante, humaine!...

Rude métier, lamentable histoire, pénible labeur! Être le propre charpentier de son échafaud,—se traîner, de gaieté de cœur, à son Golgotha,—se présenter à soi-même l'éponge pleine de fiel et le calice d'absinthe,—retourner dans les sentiers empierrés où l'on a laissé des lambeaux de sa vie,—refaire les stations douloureuses de son douloureux Calvaire,—tout cela pour intéresser le premier venu et émouvoir la dernière venue!

Pauvres hommes de génie! Pourquoi et pour qui donc écrivez-vous? Quelles séductions ont donc pour vous des applaudissements que l'on vous marchande et des sarcasmes que l'on ne vous épargne pas? Quelle attraction vertigineuse a donc pour vous cette grande impudique qu'on appelle la gloire? Avec quels yeux éblouis entrevoyez-vous donc cette froide justicière qui se nomme la postérité?

La gloire! la postérité! En quoi les avez-vous méritées? A quoi avez-vous été utiles?

Ces réflexions me venaient l'autre jour en voyant ouvert sur ma table un roman de M. de Senancour,—Obermann;—ce livre si peu lu sur lequel George Sand a écrit d'admirables lignes qui le résument autant que peut être résumée cette œuvre qui ne conclue pas, où il y a une telle lassitude de la vie, où il y a un tel mépris du bonheur, que l'esprit s'arrête troublé, remué, épouvanté... Le cri, le blasphème d'Obermann, c'est,—avec une intonation différente,—le cri poussé par tous les rêveurs, par tous les chercheurs, par tous les Prométhées de ce monde. C'est le doute de l'Académie d'Athènes, le non liquet des Romains, le peut-être de Rabelais, le que sais-je de Montaigne, le qui en sabe de Camoëns, le chi lo sa de Dante, le wie weet de Bilderdyk, le wer weisz de Klopstock, le who knows de Milton...

J'ai lu ce livre à différentes époques de ma vie. La première fois que je le lus, j'étais jeune, très-jeune et amoureux, très-amoureux. Je ne compris pas le superbe dédain, le sublime oubli d'Obermann à l'endroit de la femme;—et je jetai le livre,—scandalisé.

Je viens de le relire. Je comprends un peu mieux.

Il arrive un moment où l'amour ne compte plus dans l'existence de l'homme, où il le rejette comme un manteau trop lourd, pour marcher plus vite et plus sûrement à son but, pour n'avoir point à le rejeter plus tard comme la robe brûlante et empoisonnée du Centaure.

L'heure où s'accomplit ce sacrifice est solennelle dans la vie d'un homme. Il sent en lui,—à ce moment,—des tressaillements et des déchirements inéprouvés jusque-là. Les parfums des coupes brisées et des roses effeuillées lui montent au cœur et l'enivrent encore. Les chansons de fête et les bruits de baisers résonnent à son oreille, mais pour la dernière fois... Ces parfums et ces bruits vont s'évanouir et s'éteindre. On ne les sent presque plus, on les entend à peine; tout à l'heure tout sera dit. La métamorphose sera complète. Les rubans roses de l'amour ne peuvent plus cacher les cheveux blancs qui viennent d'apparaître au milieu de vos cheveux noirs comme des prophètes de désastres et de ruines au milieu d'une fête joyeuse... Votre démission de jeune homme, s'il vous plaît, monsieur?

Avant de la donner, je veux rester quelques instants encore à écouter les grelots d'argent du souvenir, et noyer mon regard dans une image flottante à l'horizon du rêve.