Je ne fais pas impunément ce voyage sur les bords de la Bièvre, d'où chacun de mes pas fait partir des nichées de souvenirs. Je ne m'arrête pas impunément dans ce grand chantier où broutaient les chèvres attachées à un piquet,—où séchaient quelques linges attachés à une longue corde,—où poussaient les chardons, les giroflées de murailles, les pariétaires, les mousses, les saxifrages,—où couraient les beaux lézards et les orvets aux yeux d'or le loug des vieilles pierres,—où nous nous réunissions pour jouer à la marelle et aussi pour montrer et voir la comédie pour une épingle.

La comédie pour une épingle! aucun drame, aucun opéra-comique, aucun vaudeville, aucune tragédie, ne m'a donné les émotions que me donnait la comédie pour une épingle! Il faut avoir été jeune pour savoir ce qu'il y avait de joyeuses attentes et de manifestations de bonheur dans cette simple comédie pour une épingle! Trois morceaux de cartons fermés par un rideau de papier bleu, avec des rainures où l'on passait des bonshommes en papier chargés de représenter et de dire quelque chose!... Voilà le théâtre, voilà les acteurs, voilà les pièces!... Quand je songe qu'un jour je pleurai toutes les larmes de ma tête parce qu'il m'était impossible de payer mon entrée!

Je n'avais ni une épingle, ni un clou, ni quoi que ce soit. Je n'avais rien. J'avais tout donné à Louisette pour qu'elle pût voir,—et je croyais que cela ne m'empêcherait pas de voir, moi aussi. Mais le contrôleur fut impitoyable, mes larmes furent impuissantes, et Louisette ne se dérangea même pas de toute la représentation pour venir me consoler.

Elle ne me consola que longtemps après.

Ah! Louisette! Louisette!...

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IV

Les élégants, les lions, les gentilshommes,—toute la gentry, en un mot tous les gens de little et high life,—ne se doutent guère que la plupart des adorables maîtresses dont ils ornent leur côté comme d'un bouquet de lilas ou de violettes, sortent du faubourg Marceau—qui est la grande fabrique de l'espèce féminine.

Toutes ces filles, pâles ou roses, blondes, brunes ou dorées, nonchalantes ou alertes, dédaigneuses ou sans façon,—mais presque toutes charmantes,—qui ont loge à l'Opéra, coupé au mois, boudoirs splendides, toilettes inouïes,—qui se noient dans des flots de dentelles et dans des rivières de diamants,—on sait où ces rivières prennent leur source;—toutes ces filles, qui font profession de savoir l'amour, viennent en effet de là.

Cela a été constaté par les statistiques des Parent-Duchâtelet, des Béraud et des Frogier; mais, à défaut de ces graves bouquins, on peut arriver à cette constatation avec certaines précautions et une certaine persistance.