Louisette n'était pas une amazone bien aguerrie. Elle ne s'était jamais assise que sur une chaise, sur un banc ou sur l'herbe; elle n'avait point encore l'habitude de ce siége mouvant, et son premier mouvement fut un mouvement d'effroi.

Cette frayeur,—que je raillai de mon mieux,—était un pressentiment. Je fouettai l'Ami et, moi tenant sa longe, elle tenant sa crinière grise, nous fîmes quelques tours dans l'enclos.

C'était charmant et puéril. Le ciel avait ce jour-là son outre-mer des jours de fête,—le soleil ses rayons d'or les plus gais et les plus réjouissants. Le trot paisible et régulier de l'Ami,—qui paraissait s'associer à notre bonheur et qui soufflait bruyamment et d'une manière amicale,—avait donné des couleurs plus rosées et plus éclatantes aux joues un peu pâlies de Louisette. Elle jetait de temps en temps de petits cris de biche effarouchée que je faisais semblant de ne pas entendre, et je continuais de houssiner la monture et de l'aiguillonner pour la réveiller un peu de son allure monotone.

Si les joues de Louisette étaient roses, les miennes étaient rouges. Le sang m'envahissait la face et me battait violemment aux tempes. Les cheveux au vent, la cravate dénouée, la chemise déchirée, j'allais, j'allais, j'allais, tournant et faisant tourner l'Ami dans une ronde qui, pour être calme,—comme le comportait le caractère de ce brave animal,—n'en devenait pas moins vertigineuse.

—André! s'écria Louisette avec un accent d'effroi réel,—André, arrête l'Ami... j'ai peur!... je veux descendre!...

Je ne l'avais pas écoutée,—peut-être ne l'avais-je pas entendue, occupé que j'étais à écouter le bruit étrange que faisaient les battements de mon cœur et les bouillonnements de mon sang. Et au moment même où elle proférait pour la deuxième fois ce cri d'alarme, je cinglais le vieux cuir du pauvre l'Ami,—qui n'en pouvait plus.

Cette fois un troisième cri fut poussé,—mais si déchirant, si douloureux, si plein de reproche, qu'à seize ans de distance je l'entends vibrer encore en moi.

Puis je sentis à travers le visage comme un souffle chaud et une douleur aiguë—et je tombai.

En me relevant j'aperçus Louisette évanouie sur le sol, pâle comme le furent depuis des visages aimés, à leur dernière heure,—les cheveux dénoués, les lèvres contractées et bleuies...

L'Ami était immobile, jetant le feu par ses naseaux, tout en sueur, et me regardait de ses grands yeux tristes,—comme dit le romancero à propos de Babieça, le cheval du Cid.