Et je n'y ferais pas de vers surtout.
C'est ma vie à sa source. Obscure et roulant son onde limpide où le soleil vient de temps en temps désaltérer un de ses rayons brûlants, où le soleil vient de temps en temps laver sa robe bleue. Pas de grands bruits, pas de grosses tourmentes, pas de désastres considérables. Des rides légères que font les brises attiédies en passant à sa surface,—une caresse plutôt qu'une larme,—et, pour toute tempête et pour tout malheur, un murmure innocent, une gronderie sans éclat du petit flot contre un petit caillou qui entrave sa course vagabonde.
Puis, peu à peu,—les années venant et l'adolescence s'en allant,—la vague se courrouce, le flot s'emporte et se brise avec plus de fougue contre des obstacles plus sérieux. Le ruisseau courait tout à l'heure à travers les prairies, le long des haies de sureau, au sifflement gaillard des merles, avec toute l'allure un peu folle du poulain qui n'a point encore senti la selle, le harnais et le collier. Il pouvait rêver à son aise, dormir à son caprice et chanter à son gré; on ne lui demandait pas d'être utile et il ne demandait qu'à être inutile.
Voilà que son lit se creuse et s'élargit; sa course se règle, sa vie s'endigue; il est fort, il faut qu'il soit utile. C'est la loi commune et providentielle. L'homme doit commencer de bonne heure son labeur, endosse de bonne heure la livrée du travail. Le ruisseau fait maintenant tourner la roue d'un moulin, il aide à moudre le blé, il aide à la vie des autres et de lui-même.
Ce n'est pas tout. Ce n'est que le commencement. Il faut obéir à la pente, aller à travers le grand chemin au grand but, traverser la Seine pour aller se perdre dans l'Océan,—goutte d'eau au départ, goutte d'eau à l'arrivée,—larme tombée des yeux bleus d'une nymphe rêveuse des environs de Versailles et bue par une huître baillante des environs d'Etretat.
Avant de mêler son onde aux eaux du grand fleuve, puis de la grande mer, il faut quelquefois la laisser rouler sur un grand lit de vase, le long de rives froides et tristes, sans consolation et sans poésie. C'est le moment terrible, c'est la crise. L'eau de la jeunesse est souvent aussi noire et boueuse, sans gaieté et sans soleil, sans grandeur et sans parfum, remuée par les passions, endiguée par les devoirs, servile et laide, avachie et sans conscience, contrainte par le besoin ou forcée par les désirs—coupable ou malheureuse...
Il faut toujours aller, aller sans cesse, aller sans fin. L'homme commence au berceau, mais il ne finit pas à la tombe; la rivière commence dans un creux de rocher, mais elle ne finit pas à l'Océan, car l'Océan est le père des choses, comme la mort est le moule des êtres...
L'humble rivière,—hier limpide, aujourd'hui troublée,—sera demain un fleuve calme et fort, portant tous les fardeaux sans murmure, recevant toutes les fanges sans en être souillé, tous les tributs sans en être enorgueilli, courageux et indifférent aux chances diverses de sa course, résigné aux fortunes diverses de sa pérégrination...
La Bièvre part de Guyancourt et se jette dans la Seine au boulevard de l'Hôpital. Je la remonte comme je remonte mes souvenirs, allant contre le courant, tournant le dos à l'avenir, les yeux fixés vers la source—où j'aime à me retremper.
A son embouchure elle côtoie le Jardin-des-Plantes, qui est le point de jonction de ma vie passée et de ma vie présente.