Je ne saurais, sans être ingrat, ne pas consacrer un souvenir affectueux et presque tendre à ce cher Jardin-des-Plantes, le vrai jardin, le jardin par excellence, dont le Luxembourg et les Tuileries,—bien que ses aînés,—ne sont que de pâles imitations.
Je ne m'attendris pas à froid et je n'ai point de tressauts à propos d'un brin de gazon. Mais je te le dis en toute sincérité de cœur et d'esprit, ce n'est point sans une certaine émotion et une certaine exultation que je traverse cet immense jardin dont les vieux et grands arbres ont vu mes jeunes et petits premiers pas.
Je dis: cet immense jardin—et je ferais sourire quiconque m'entendrait. Et pourtant, pour moi ce jardin est immense comme une forêt. Je le vois toujours à travers mes lunettes d'enfant, avec les yeux qui me faisaient prendre la petite fontaine du coin de la rue de Poliveau pour un lac—et les peupliers qui l'ombragent pour des géants chevelus comme le bois de Meudon.
J'ai une tendresse particulière pour ce jardin-là qui n'est point,—comme les autres,—battu par des tourbillons de promeneurs et qui n'a souvent, pendant des journées entières, d'autres hôtes que ses hôtes sauvages. Ce n'est point un jardin banal.
J'y suis venu ramasser des marrons pour m'en faire des colliers d'une toison d'or quelconque et des gousses de tilleul pour m'en faire un nez postiche. Les sylvains et les hamadryades, qui en font leur séjour habituel, ne sont point effarouchés des turbulences de la jeunesse. Plus d'un m'a vu passer l'œil en feu, le front en sueur, le costume en désordre,—courant je ne sais plus après quels papillons!... J'ai senti le souffle caressant de plus d'une passer sur mon jeune visage et troubler la surface limpide de ma jeune âme.
Où êtes-vous, sylvains rieurs, amis de l'enfance? folles hamadryades, amies des vieux sylvains,—où êtes-vous? Si la fable qui vous concerne est vraie,—et elle le doit être, comme le sont toutes les fables qui sont des vérités en tenue de bal masqué,—s'il est vrai que votre destinée soit indissolublement liée à celle des chênes, des arbres au milieu desquels vous êtes nées, vous vivez toujours, ô sylvaines! puisque les vieux marronniers de la longue allée—où je suis venu m'ébattre tout petiot, tout «enfanctelet,»—dressent toujours vers le ciel leur tête toujours plus verte et plus touffue!... Vous m'avez vu, poupard rose, tout titubant sous les premières ivresses de la vie, «me pourmenant au soleil,»—et aujourd'hui vous me revoyez, grand garçon barbu, moustachu, chevelu, le nez au vent, les mains dans les poches, l'œil en point d'interrogation, marchant nonchalamment dans vos allées sablées et regardant à mon tour—d'un regard attendri—les ébats bruyants des bambins qui en feront peut-être autant que moi, un jour, s'ils en ont le temps!...
Vous vivez toujours,—sylvains et querquetulanes!—C'est donc bien intéressant pour vous d'assister ainsi à l'éclosion des générations et de les suivre jusqu'à leur décrépitude?...
Même encore aujourd'hui je reste tout rêveur devant le treillage derrière lequel sont parqués certains animaux que la captivité a rendus mélancoliques: le bison,—entre autres,—qui ressemble tant à un littérateur très-connu,—et la vache écossaise qui ressemble si étrangement, avec ses cils blancs et son coronal rouge, à un bourgeois très-inconnu!
Pauvre bison! comme il a l'air d'être empoigné par la nostalgie! Comme il rumine bien en exilé! Il y a dans tout son air un regret profond des prairies natales et des bois familiers, un souvenir des Delawares et du vieux Trappeur. On dirait presque, par instants, à voir certains regards noyés et le mouvement attristé de ses mâchoires, qu'il murmure une sorte de super flumina Babylonis—le psaume le plus attendrissant du monde.
Pauvre vache écossaise! celle-là aussi s'ennuie—malgré les joies de la maternité qui lui ont été procurées et qui se sont traduites par un charmant petit veau de la même couleur, mal jambé, tout gauche d'allures, tout trébuchant, tout dégingandé, tout étonné. Ils ont l'air tous les deux de rêver aux brumes de la Tweed, aux cornemuses des highlanders, aux noëls des chevriers... Il me prend parfois des envies d'aller louer un volume de Walter Scott ou les poésies de Robert Burns—et de venir leur en lire quelques pages, échos de la patrie...