VII
Je me fais—par distraction—le fossoyeur de mes années. Seulement, ce n'est pas dans une tombe de quelques pieds que je les ensevelis, mais dans un gouffre sans fond,—d'où elles ne pourront plus remonter.
Quelquefois,—en me penchant sur l'abîme pour essayer de les ressaisir,—mon œil aperçoit quelque pan de souvenir qui flotte çà et là dans le vide, retenu aux aspérités des parois de cet abîme.
C'est qu'en tombant, l'année à laquelle appartient ce lambeau s'est heurtée trop violemment, et qu'elle a laissé de sa chair aux saillies aiguës de son tombeau. En me rappelant bien,—en effet,—je me souviens que, lors de son ensevelissement pour l'éternité, un gémissement s'est fait entendre...
O ma jeunesse! ô mon cœur!...
Puis je vois aussi quelquefois pousser,—entre les joints des pierres sépulcrales,—audacieusement penchées sur l'abîme, de pauvres petites fleurs mélancoliques. Ce sont les rayons de soleil de mes nuits; ces pariétaires sont les éclats de rire et les larmes de joie de mes années englouties. Elles constatent que j'ai été heureux,—quelquefois...
Je les ai évoquées et les voilà toutes qui s'envolent devant mes yeux un peu troublés par leur apparition et par leur nombre, comme ces oiseaux d'hiver qui traversent le ciel en longues files, «chantant leur lai» ainsi que le dit Dante—E como i gru van cantando lor lai...
En voilà une qui vient de se détacher du groupe et s'abattre—comme fatiguée—devant moi.
Elle est bien lourde, bien chargée d'événements pour moi, en effet...
Vous m'interrogiez, l'autre jour,—toi penché sur moi, ta maîtresse penchée sur toi. Vous vouliez savoir de ma bouche quelles routes j'avais prises pour arriver au bonheur—où je ne suis pas encore arrivé...