Je veux tâcher de n'être pas de ces hommes-là. «Les longs voyages me font peur;» les longues courses, du genre de celles que j'ai faites, sont pleines de dangers. On s'échauffe, on s'éreinte, on se met en nage, et l'on ne peut pas se rafraîchir,—ce qui est triste!...
J'ai appris à être modeste. Je crois savoir quel est désormais mon itinéraire. Si, arrivé au bout de ce petit sentier paisible, je ne peux pas dire,—comme l'ombre de Virgile à Dante:—«Je fus poëte et je chantai!»—Poeta fui e cantai,—je pourrai du moins murmurer, peut-être avec un accent de regret: «Je fus humble et je me tus!...»
XI
Vous est-il quelquefois arrivé,—lorsque l'inexorable loi du devoir vous avait poussé loin des lieux aimés et familiers où vous aviez jusque-là vécu, et que vous marchiez résolûment dans votre nouveau chemin, sans regarder derrière vous, frappant de votre bâton les pavés et les buissons, regardant s'allonger devant vous le grand désert de la vie;—vous est-il arrivé, à un coude que faisait brusquement le chemin, à l'angle d'un mur, de vous retrouver pour ainsi dire face à face avec l'horizon que vous aviez laissé derrière vous, croyant ne plus pouvoir jamais, jamais, jamais le contempler et l'admirer?
C'est un horizon radieux comme une promesse! C'est l'horizon béni qui clôt votre jeunesse et contient tous vos souvenirs... Vous ne pouvez,—sans que les larmes de l'attendrissement vous montent du cœur aux yeux,—vous ne pouvez regarder ce spectacle inattendu, entrevoir aussi inopinément ce paradis perdu dont la Fatalité,—déesse implacable,—vous avait chassé! Tout est là! Tous les bruits et tous les parfums! toutes les joies et toutes les douleurs, aussi! C'est le cimetière fleuri de votre jeunesse, plein des tombes charmantes de vos souvenirs!...
Alors, éperdu, rendu fou par ce mirage enivrant, vous rebroussez chemin. Vous voulez retourner sur vos pas pour faire encore une fois la route parcourue,—désireux de revoir les aubépines en fleurs, les haies de sureau, où bourdonnent et picorent les abeilles,—les fermes au chaume bruni où jasent des hôtes aimés,—les clochers moussus où volètent les corneilles,—les cerisiers où se balance le bonhomme de paille parmi les fruits rouges,—les vergers appétissants,—les fenêtres perdues dans un feuillage frémissant et ornées de visages connus et souriants!... Vous voulez,—ne fût-ce qu'un instant,—courir follement, vous ébattre avec ivresse dans ces sentiers perdus de la jeunesse,—sentiers verts et parfumés, ruisselants de soleil et baignés d'ombre, tout retentissants de bruits charmeurs, éclats de rire et baisers sonores, soupirs d'amants et roucoulements de ramiers, murmures des ruisseaux familiers, susurrement des brises matinales,—sentiers des joies faciles et des folies charmantes... Vous voulez—vous rappelant le temps où vous alliez à deux cueillir les morilles savoureuses, les violettes odorantes, les baies aigres du groseillier, égrener les mûriers, abattre les noix du chemin, et écheniller les ronces couvertes de ces petites mordelles qui les rongent;—vous voulez retourner sur vos pas pour baiser sur le sable ou sur le gazon l'empreinte qu'y ont laissée des pieds trop adorés... mais vous ne le pouvez plus!... Une impitoyable forêt de broussailles vous présente ses épines, ses amertumes, ses angoisses, et vous force à reprendre la route austère,—sous peine d'être déchiré, meurtri, blessé à mort!...
J'en étais là tout à l'heure.
Tout à l'heure,—assis à ma fenêtre ouverte,—je restais tout songeur, fumant lentement ma pipe dont la fumée bleue mettait en mouvement le tourne-broche de mes idées, et regardant,—sans trop les voir,—les évolutions pittoresques de tout un clan de volatiles caquetant et gloussant dans la cour.
Je songeottais et je rêvassais paresseusement. Dea mihi hæc otia fecit!...