Où allaient mes regards, où vaguaient mes pensées? Je ne sais trop. Je montais en croupe derrière un nuage blanc, et je chevauchais dans le vide pendant quelques minutes,—puis, reprenant terre, j'essayais de m'insinuer sous les plumes de ce coq fanfaron qui se campait sur ses ergots et lançait d'une voix claire son corrico-co provocateur. Je voulais savoir ce qui se passait dans l'âme de ce sultan de basse-cour...
Je songeais encore à bien des choses. Les nuages ne sont pas plus changeants et plus prompts que les fantaisies de la cervelle. Dans un seul instant on va d'un pôle à l'autre,—d'un grain de mil perdu sur un pavé à une chambre perdue dans le dédale des rues de Paris. Le cerveau humain est une maison avec ses corridors, ses chambres, etc. Et, comme toutes les bonnes maisons, il a deux escaliers,—le grand et le petit. Le grand, par lequel descendent les pensées habillées, parées, brillantes, orgueilleuses. Le petit escalier de service, par lequel s'enfuient les pensées honteuses, coupables, misérables, crottées et déguenillées—dont on rougit comme d'un parent pauvre avec lequel on est forcé de vivre. Que de gens dont les pensées prennent toujours le petit escalier de service!...
Les miennes allaient le prendre tout à l'heure, lorsque mon regard tomba dans une chambre du rez-de-chaussée—dont la fenêtre était entr'ouverte.
Une cage était accrochée à un clou, au dehors, et dans cette cage sifflait un merle—qui se consolait de l'esclavage par la musique. Autour de la croisée grimpait un pied de vigne vierge mêlé à un pied de houblon dont les festons capricieux pendillaient dans le vide de la chambre et se découpaient sur sa pénombre.
Mais si,—à l'extérieur,—sifflait joyeusement ce merle, deux plus beaux oiseaux chantaient leur douce chanson,—à l'intérieur.
Un jeune homme et une jeune fille,—elle cousant, lui mangeant des cerises.
Le jeune homme est un ouvrier que je rencontre quelquefois dans l'escalier. Jusqu'ici je lui avais trouvé l'air épais, la physionomie triviale, les allures canailles. Mais, en ce moment,—quoiqu'il fût vêtu, comme à l'ordinaire, d'un bourgeron, d'un pantalon de velours et d'une casquette,—il avait presque de la grâce, presque de la finesse, presque de la distinction...
Peut-être devait-il cette métamorphose au contact de sa bonne amie—comme on dit dans mon faubourg. Elle avait assez de grâce, d'élégance et de distinction, en effet, pour en revendre,—ou pour en donner. C'est une ouvrière que je rencontre aussi de temps en temps, un refrain sur les lèvres, un bouquet à son fichu; elle n'est pas extrêmement jolie, elle a ce qu'on appelle, je crois, la beauté du diable,—c'est-à-dire celle que prêtent la jeunesse et la santé.
Elle était, en ce moment, vêtue d'une de ces robes en jaconas ou en indienne, si transparentes, si légères, qu'on les croirait faites avec des ailes d'abeille, et sur lesquelles sont semées des fleurs qui sentent si bien le printemps.
Elle avait, en outre, un col brodé d'une blancheur éclatante et un bonnet de linge également blanc, également frais. Tout cela simple et d'une coquetterie ravissante.