Elle assise, lui debout, ils causaient et formaient des projets d'union et de bonheur à n'en plus finir. Ils se promettaient un tas de félicités réciproques,—obéissance éternelle de la femme, fidélité et protection non moins éternelles du mari,—soin du ménage, éducation des enfants, et cætera, et cætera!...
De temps en temps une note triste était jetée au milieu de ces fioritures délicieuses. La jeune fille,—prévoyante jeune fille!—songeant aux mioches à venir et au nanan qui leur est nécessaire,—avec le reste,—faisait allusion à leur pauvreté. Elle parlait misère, privations, abstinence,—et le jeune homme répondait travail, courage, vertu... Bon jeune homme, va!...
De temps en temps elle levait la tête et des yeux vers son amant, et elle lui souriait avec une petite moue adorable. Lui, tout en l'enveloppant d'un regard amoureux,—s'amusait, en manière de badinage, à lui jeter des cerises. Il avait réussi à lui en envoyer sur chaque oreille, en guise de pendeloques, lorsqu'à dessein, ou involontairement, il lui en jeta une dans le cou. Elle poussa un petit cri et rougit. Etait-ce le contact froid du fruit sur sa poitrine nue,—était-ce autre chose? Je ne sais.
Ce que je sais, c'est que j'aurai longtemps cette scène devant les yeux,—c'est que, pendant longtemps, je verrai ce groupe amoureux, ces festons de vigne et de houblon, cette cage accrochée à un clou sur le mur,—et jusqu'à ce détail d'un morceau de bois éclaffé, fendillé, du cadre de la fenêtre...
Ce que je sais encore, c'est que le jeune homme,—à ce cri et à cette rougeur,—se pencha vers son amie, et, comme involontairement elle faisait le geste de retirer de sa gorge le fruit qui s'y était glissé, il la prévint et posa sa main où elle voulait poser la sienne...
Il était plus osé que Jean-Jacques avec Mlles Gallet.
La jeune fille poussa,—à ce contact,—un autre petit cri, d'une tonalité différente, et rougit cette fois plus violemment. Puis leurs cheveux se mêlèrent, leurs haleines se confondirent, leurs lèvres se rencontrèrent,—sans se chercher,—et voilà que la jeune fille abandonne son aiguille, laisse glisser de ses genoux le travail commencé, ferme les yeux, pâlit en murmurant: «André!» Il lui répond tendrement: «Marie!» et voilà qu'il la prend par la taille, l'enlève entre ses bras robustes, et disparaît dans la pénombre du logement... Puis j'entends un bruit de baisers, et le chat du logis,—qui dormait sans doute sur le lit,—saute effrayé par-dessus la petite porte entr'ouverte et va tomber tout hérissé sur le dos d'une poule qui se met à glousser d'une façon lamentable...
O gioventù! gioventù!...
J'ai visité bien des coins du globe. J'ai été là où il fait trop chaud, et là où il fait trop froid,—là où les hommes sont trop blancs, là où ils sont trop noirs,—là où ils sont trop spirituels, là où ils ne le sont pas assez. J'ai vu les bagnes où ils hurlent,—et les salons où ils minaudent et grimacent. J'ai causé avec de grands poëtes et avec de grands scélérats... Eh bien! dans la hutte du Samoyède et dans le wigham du Canadien, sous la tente de l'Arabe et dans l'ajoupa du nègre, dans le boudoir de la lorette et dans la mansarde de l'ouvrière, dans le salon de l'artiste et dans la loge du portier, j'ai entendu conjuguer ce verbe divin—amare,—habb,—sèvmèk—aghapi!...—Au fond de tous ces vases,—les uns d'argile, les autres d'or,—j'ai toujours trouvé cette perle rare qu'on appelle l'AMOUR!...
André et Marie! ces deux noms que je viens d'entendre ont remué et fait vibrer en moi des cordes que je croyais brisées. Les esprits malhabiles et chagrins disent d'un cœur: «Il est mort!»—comme on le dit d'un arbre qui ne donne plus ni feuilles, ni fleurs, ni ombrage, ni poésie!... Mais un beau jour,—on ne sait sous quelle influence printanière merveilleuse,—on voit tout à coup pousser, çà et là, des surgeons verdoyants qui percent le tronc et le pied de l'arbre. C'est une nouvelle jeunesse qui commence,—c'est l'été de la Saint-Martin du cœur!