Pour ajouter à ce que ces deux noms jetés dans mon esprit y remuent de souvenirs, un orgue vient de s'arrêter sous mes fenêtres, et, pendant que j'écris ces lignes, il joue un air qu'elle chantait,—un vieil air charmant qui fatigue peut-être les oreilles des autres,—mais qui réjouit singulièrement les miennes et jette en mon cœur des harmonies sans fin.
Ce qu'il y a dans un son, dans un parfum,—choses fugitives et insaisissables,—on ne peut le savoir, on ne peut le rendre, surtout. Mais ces choses fugitives et insaisissables arrivent parfois à prendre un corps, ce parfum se fait chair, ce son se fait femme... On voit, on sent, on touche l'être adoré; on voit les lèvres roses entr'ouvertes, les yeux noirs à moitié clos, mouillés de langueurs et estompés d'ardeurs; les cheveux crespelés aux reflets bleus ou dorés! On entend le frou-frou enchanteur d'une robe de soie, dont le contact vous faisait frissonner! On respire les parfums innommés qui lui faisaient une atmosphère enivrante qui vous enveloppait et vous grisait. Le cœur,—transporté, enthousiasmé, enivré par ces symphonies d'odeurs, de couleurs et de sons,—se reprend à bondir extravagamment comme aux premiers temps des premiers baisers et des premiers aveux! Cette musique vous rappelle les mots furtifs et les caresses timides échangés,—le premier regard, le premier sourire! Ces parfums vous rappellent la première ivresse, le premier soupir! On sent circuler en soi, bondir en soi, tressaillir en soi, le sang, les ardeurs, la passion de sa jeunesse et de ses printanières amours! C'est quelque chose d'enivrant et d'amer,—un mélange de volupté et de douleur, comme une sorte de conscience qu'on a du rêve que l'on fait, de son évanouissement prochain, du réveil navrant qui vous attend!... On étend les bras pour saisir ces chers fantômes—et l'on n'embrasse qu'une nuée, comme Ixion! On avance le pied pour aborder cette île fortunée,—pays de la tendresse et de l'amour,—et ce pays fuit devant vous, comme la trompeuse Ithaque devant Ulysse!...
Ah! si une femme fut aimée au monde,—Marie,—c'est toi! aube rayonnante qui n'es plus maintenant qu'un crépuscule sombre!...
Mais je ne veux pas «jeter de terre dans le calice de ma rose,»—je ne veux point éventrer ma poupée pour voir si c'est du son ou de l'or qu'elle contient! Je garde ma foi à une divinité absente, et je prie maintenant sur les débris de l'autel déserté par elle...
Elle n'est plus aujourd'hui,—et ne sera plus désormais,—que la note marginale de ma vie. Elle ne peut plus se mêler au texte de mon histoire. Le mot terrible a été dit,—le Manè thecel pharès redoutable a été prononcé—mes rêves se sont évanouis, comme les palais enchantés de Morgane, aux premières lueurs du soleil,—c'est-à-dire de la réalité et des avertissements du devoir. Quand,—après bien des luttes, bien des veilles, bien des larmes,—j'ai compris que tout allait sombrer en moi, je me suis redressé avec énergie contre ce sentiment dominateur, tyrannique, opiniâtre, qui m'avait mordu au cœur, et qui m'étreignait si violemment et si cruellement. Je n'ai pas voulu que la gangrène montât plus haut. J'ai fait la part du feu. J'ai laissé se consumer ma poitrine,—où rien n'est debout à cette heure,—où rien ne reste que les murs, calcinés et noircis par les flammes qu'ils ont contenues.
L'orgue a cessé,—il est parti,—emportant avec lui le vieil air et le vieux souvenir. Job vient d'allonger son museau pointu entre mes jambes,—il aboie doucement et me tire par le pan de mon habit en me regardant avec ce regard humain et si plein de choses qu'ont certains animaux. Théodore,—son camarade de lit, un angora de la chapelle sixtine,—vient de sauter familièrement sur mon épaule, et j'entends bruire son ron-ron amical. Lui, aussi, me regarde avec son œil intelligent qui reluit comme de l'or en fusion—dont il a la couleur.
Je ferme ma fenêtre, je rallume ma pipe et je vais prendre dans l'armoire un «tome de Pantagruel,» en fredonnant un sifflottement guilleret et moqueur,—frère cadet du lilaburello de l'oncle Tobie, et petit cousin du Tirily de Henri Heine...
«..... Ma chandelle est morte,
Je n'ai plus de feu...»
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