Je poursuis ma lettre, toujours pour les mêmes motifs. Et puis, c’est encore pour moi un bon moment que celui où je viens causer avec toi, non pas que j’aie quoi que ce soit d’intéressant à te dire, puisque je vis seul avec mes pensées, mais parce que je me sens alors auprès de toi. Je ne puis donc que te communiquer mes pensées, telles qu’elles se présentent à moi.

Une tristesse plus particulière m’envahit aujourd’hui; ce jour, en effet, nous le passions tout entier ensemble et nous le terminions chez tes chers parents. Mais mon cœur, ma conscience, ma raison enfin, me disent que ces heureux jours reviendront; je ne puis admettre qu’un innocent expie indéfiniment, pour un misérable, un crime aussi abominable, aussi odieux. Et puis, pour tout dire, ce qui doit te donner comme à moi-même une énergie indomptable, c’est la pensée de nos enfants. Comme je te l’ai déjà dit, car les idées qui visent un même sujet se reproduisent forcément, il nous faut notre honneur et nous n’avons pas le droit de faiblir; mieux vaudrait sans cela voir nos enfants mourir.

Quant à nos souffrances, elles sont égales pour nous tous. Crois-tu que je ne sens pas ce que tu souffres, toi qui es frappée doublement dans ton honneur et dans ton affection; crois-tu que je ne sens pas ce que souffrent tes parents, frères et sœurs, pour qui l’honneur n’est pas seulement un mot. J’espère d’ailleurs que notre malheur aura un terme et que ce terme est prochain. Jusque-là, il nous faut garder tout notre courage, toute notre énergie.

Remercie Mathieu des quelques mots qu’il m’a écrits. Comme ce pauvre garçon doit souffrir, lui, l’honneur incarné! Mais dis-lui que je suis avec lui par la pensée, que nos deux cœurs souffrent ensemble. Il y a des moments où il me semble qu’on est le jouet d’un horrible cauchemar, que tout cela n’est pas vrai, que ce n’est qu’un mauvais rêve... mais c’est, hélas, la vérité! Mais, pour le moment, nous devons écarter de nous toute pensée affaiblissante, les yeux uniquement fixés sur le but: notre honneur. Quand celui-ci me sera rendu et que je connaitrai les termes d’un problème insoluble pour moi, je comprendrai peut-être cette énigme qui déroute ma raison, qui laisse mon cerveau haletant.

J’attends donc ce moment, sûr qu’il viendra, je souhaite pour nous tous qu’il vienne bientôt, je l’espère même, tant est inébranlable ma foi en la justice; le mystère n’est pas de notre siècle, tout se découvre et doit se découvrir.

Ma journée de dimanche m’a paru moins longue ainsi, ma chère Lucie, puisque j’ai pu causer avec toi. Quant à nos enfants, je n’ai pas de conseils à te donner; je te connais, nos idées à ce sujet sont communes, tant au point de vue de l’éducation que de l’instruction. Courage toujours, chère Lucie, et mille baisers. N’oublie pas que je réponds à des lettres datant de trois mois, et que mes réponses peuvent par suite te paraître vieillottes.


Le 21 juin 1895.
(Vendredi.)

Chère Lucie,

Je continue notre conversation, puisque c’est pour le moment le seul rayon de bonheur dont nous puissions jouir. Il est probable, et je l’espère, que mes réflexions ne correspondent plus à la situation du moment. Entre l’époque où tu recevras cette lettre et celle à laquelle tu as écrit les tiennes, il y aura un intervalle de plus de cinq mois; dans un pareil laps de temps, la vérité fait bien du chemin.