Comme toi, comme vous tous, je suis, j’ai toujours été convaincu que tout se découvre avec le temps. Si j’ai fléchi parfois, c’est sous le poids de souffrances morales atroces, dans l’attente anxieuse de connaître enfin les termes d’une énigme qui m’échappe totalement.

Tu dois comprendre par quel sentiment de réserve je ne te parle, à aucun point de vue, de ma vie ici. D’ailleurs, les seules pensées qui m’agitent sont celles dont je t’entretiens; pour le reste, je vis comme une mécanique inconsciente de son mouvement.

Il m’arrive parfois—et tu dois éprouver la même sensation—tout éveillé et malgré tout ce qui m’entoure, de rester hébété, me répétant à moi-même: Non, tout cela n’est pas arrivé, ce n’est pas possible, c’est un drame du roman et non de la réalité! Je ne puis m’expliquer cette inertie momentanée du cerveau que par la distance infranchissable qui existe entre l’état de ma conscience et ma situation présente.

Tu ne peux te figurer non plus quel soulagement m’apporte cette longue conversation avec toi. Je n’ose même pas me relire, tant je crains de retrouver ailleurs les mêmes idées exprimées peut-être d’une façon identique; mais, pour toi comme pour moi, le vrai plaisir est de nous lire.

Quand j’ai le cœur trop gonflé, quand je suis saisi de l’horreur profonde de tout, je puise une nouvelle dose d’énergie dans tes yeux, dans l’image de nos chers enfants. Ton portrait, celui des enfants, sont en effet sur ma table, constamment sous mes yeux. Et puis, vois-tu, quand on perd sa fortune, quand on subit une déception de carrière ou autre, on peut, jusqu’à un certain point, faiblir en se disant: Eh bien, mes enfants se débrouilleront, cela vaudra peut-être mieux pour eux que d’être d’aimables fainéants!—Mais ici, il s’agit de notre honneur, du leur. Faiblir, dans ces conditions, serait pour nous un crime impardonnable. Il faut donc, ma chère et bonne Lucie, accepter toutes nos souffrances, les surmonter jusqu’au jour où mon innocence sera reconnue. Ce jour-là seulement, nous aurons le droit de donner libre cours à nos larmes, de dégonfler nos cœurs.

J’espère toujours que ce jour-là viendra bientôt; chaque matin, je me réveille avec un nouvel espoir, et chaque soir, je me couche avec une nouvelle déception.

Je n’ai pas besoin de te dire que nous pouvons parler entre nous de nos douleurs—il faut bien que le trop plein des cœurs s’épanche parfois—mais qu’il faut les garder pour nous. D’ailleurs, je te sais digne et simple. Tes belles qualités que je n’avais fait, pour ainsi dire, qu’entrevoir dans le bonheur, se détachent en pleine lumière dans l’adversité.


Le 26 juin 1895.

Je termine aujourd’hui ce long bavardage afin de remettre ma lettre. Je voudrais causer ainsi avec toi matin et soir; mais, outre que je t’écrirais des volumes, les mêmes idées se reproduiraient sous ma plume. Fait pour l’action, j’en suis réduit, dans ma solitude, à revenir toujours au même sujet. La forme seule pourrait varier, suivant l’état du moment, mais l’idée resterait la même, parce qu’elle domine tout.