Les uns ou les autres finiront par y succomber, pour peu que cela dure. Eh bien! ma chère Lucie, cela ne doit pas être. Il nous faut d’abord notre honneur, celui de nos enfants. On ne se laisse pas accabler par un destin aussi infâme quand on ne l’a pas mérité.
Si naturels, si légitimes que soient les cris de douleur d’âmes qui souffrent au delà du vraisemblable, gémir, ma chère Lucie, ne sert à rien. Si, lorsque tu recevras cette lettre, la situation n’est pas éclaircie, je pense qu’il sera temps, avec le courage, l’énergie que donne le devoir, avec la force invincible que donne l’innocence, que tu fasses des démarches personnelles pour qu’on répande enfin la lumière sur cette tragique histoire. Tu n’as à demander ni grâce ni faveur, mais la recherche de la vérité, du misérable qui a écrit cette lettre infâme, justice pour nous tous, enfin! Tu trouveras, d’ailleurs, dans ton cœur des paroles plus éloquentes que celles qu’une simple lettre pourrait contenir. Il faut, en un mot, avoir enfin l’énigme de ce drame, par quelque moyen que ce soit. Tes qualités d’épouse et de mère te donnent tous les droits et doivent te donner tous les courages.
A ce que je ressens, au point où en est mon cœur, je sens trop bien où vous en êtes tous et je vous vois, dans mes longues nuits, souffrir et hurler de douleur avec moi.
Il faut que cela finisse. On ne peut cependant pas, dans notre siècle, laisser ainsi agoniser deux familles sans éclaircir un pareil mystère. La lumière peut être faite quand on voudra bien la faire. Donc, ma chère Lucie, tout en conservant la dignité qui ne doit jamais t’abandonner, sois forte, courageuse et énergique. Grands ou humbles, nous sommes tous égaux quand il s’agit de justice, et cet honneur auquel je n’ai pas forfait, qui est le patrimoine de nos enfants, doit nous être rendu. Je veux être avec toi et avec nos enfants ce jour-là.
Baisers à tous. Je t’embrasse de toutes mes forces ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 7 septembre.
(Soir.)
Avant de remettre cette lettre, pour qu’elle parte encore par le bateau anglais, je veux y ajouter quelques mots; tout mon cœur, mes pensées sont avec toi et avec nos chers enfants.