Et ma pensée, nuit et jour, est toujours la même; le même cri s’exhale toujours de mes lèvres: oh! tout mon sang, goutte à goutte, pour avoir la vérité sur cet effroyable drame!

Tu pardonneras le décousu de cette lettre; je t’écris, comme je te le disais, sous le coup d’une émotion profonde, ne cherchant même pas à rassembler mes idées, m’en sentant même incapable, me disant avec effroi que je vais passer tout un mois n’ayant comme lecture que tes pauvres lignes, si courtes, où tu me parles des enfants, où tu ne me parles pas de toi, où je n’aurai rien enfin à lire de toi; cependant, je vais tout de même essayer de me résumer. Mes souffrances sont grandes comme les tiennes, comme les nôtres; les heures, les minutes sont atroces et resteront telles tant que la lumière pleine et entière ne sera pas faite. Aussi, comme je le disais, je suis convaincu qu’en agissant aussi toi-même, en parlant avec ton cœur, on mettra tout en œuvre pour raccourcir, si possible, le temps, car si le temps n’est rien, quant au but à atteindre et qui domine tout, il compte, hélas! pour nous tous, car ce n’est pas vivre que d’endurer des souffrances pareilles.

Il faut cependant que je termine bien à regret cette lettre où je me sens si impuissant à mettre toute l’affection que j’ai pour toi, pour nos enfants, pour tous, ce que je souffre de nos atroces tortures, à te faire sentir enfin les sentiments qui sont dans mon âme: l’horreur de cette situation, de cette vie, horreur qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, tout ce que le cerveau humain peut rêver de plus dramatique, et, d’autre part, mon devoir qui me commande impérieusement, pour toi et pour nos enfants, d’aller tant que je pourrai. Un mois maintenant avant de te lire, seule parole humaine qui me parvienne!

Enfin je vais finir ce bavardage qui calme un peu ma douleur, en te sentant près de moi dans ces lignes que tu liras, et te crier courage et encore du courage, car avant toutes choses il y a l’honneur du nom que portent nos chers enfants, te dire que ce but est immuable, mais d’agir aussi comme je te l’ai dit, car un concours de cœurs généreux que tu trouveras, j’en suis sûr, ne peut que réaliser plus rapidement le vœu suprême que je te crie encore: la vérité sur ce lugubre drame, voir auprès de nos chers petits le jour où l’honneur nous sera rendu! Et j’ajoute encore pour toi, comme pour tous, ce cri ardent et suprême de mon âme qui s’élève dans la nuit profonde: tout pour l’honneur, ce doit être notre seule pensée, votre seule préoccupation, sans une minute de lassitude.


Le 4 septembre 1896.

Chère et bonne Lucie,

Je t’ai écrit une lettre hier au soir sous l’impression que me causaient le courrier, les souffrances que nous endurons tous, la douleur enfin de ne lire que quelques lignes de toi; car après un long silence angoissé de tout un mois, il se produit fatalement à ce moment une détente nerveuse. Je suis comme fou de chagrin, je prends ma tête à deux mains et je me demande par quelle misère du destin tant d’êtres humains sont appelés à souffrir ainsi.

Aussi j’éprouve le besoin de venir causer encore avec toi; peut-être cette lettre pourra-t-elle encore prendre le courrier anglais comme la précédente.

Si je suis fatigué, épuisé, te dire le contraire, tu ne me croirais pas, car souffrir ainsi sans répit, à toutes les heures du jour et de la nuit, sentir souffrir ceux que l’on aime, se voir frappé dans ses enfants, ces chers petits êtres, pour lesquels je donnerais, nous donnerions toutes les gouttes de notre sang, tout cela est parfois trop atroce et la douleur trop grande; mais je ne suis, chère Lucie, ni découragé, ni abattu, crois-le bien. Plus les nerfs sont tendus à l’excès par tous les supplices, plus la volonté doit devenir vigoureuse dans son dessein d’y mettre un terme. Et le seul terme à nos tortures à tous, c’est la découverte de la vérité. Si je vis contre mon corps, contre mon cœur, contre mon cerveau, luttant contre tout cela avec une énergie farouche, c’est que je veux pouvoir mourir tranquille, sachant que je laisse à mes enfants un nom pur et honoré, te sachant heureuse. Ce qu’il faut te dire, nous dire à tous, c’est qu’il n’y a qu’un terme à notre situation: la lumière, et alors, partant de ce terme qui domine tout, il faut étouffer tout ce qui gronde dans nos cœurs, ne voir que lui et chercher à l’atteindre le plus tôt possible car les heures deviennent de plomb, en faisant appel, comme je te le disais hier au soir, à tous les concours, à toutes les bonnes volontés pour t’aider à faire la lumière; je suis sûr que tu en trouveras et que devant cette douleur immense, effroyable d’une épouse, d’une mère qui ne veut que la vérité, l’honneur du nom que portent ses enfants, tout se taira, pour ne voir que le but suprême, cette œuvre aussi noble qu’élevée. Donc, chère Lucie, gémir, nous lamenter, nous entretenir de nos souffrances, tout cela ne nous avancera à rien.