D’ailleurs, je t’ai parlé longuement de tout cela dans ma dernière lettre, je ne veux pas me répéter.
Si je t’écris souvent et si longuement, c’est qu’il y a une chose que je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c’est que fort de nos consciences, il faut que nous nous élevions au-dessus de tout, sans gémir, sans nous plaindre, en gens de cœur qui souffrent le martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir, et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je doute que jamais des êtres humains aient jamais souffert plus que nous, je me demande encore chaque jour comment nous avons pu vivre. Je termine à regret ce bavardage, ce moment si court, si fugitif, où je viens bavarder avec toi, où je m’illusionne en pensant que je cause avec toi, que je te parle à cœur ouvert; mais hélas! je sens trop bien que je rabâche, que je me répète toujours, car il n’y a qu’une pensée au fond de mon cœur, il n’y a qu’un cri dans mon âme: connaître la vérité sur cet affreux drame, voir le jour où l’honneur nous sera rendu. Je t’embrasse comme je t’aime, du plus profond de mon cœur, ainsi que mes chers et adorés enfants.
Alfred.
Le 5 octobre 1896.
Chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres du mois d’août, ainsi que toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression profonde non seulement de toutes les souffrances que nous endurons tous, mais de la douleur que je t’ai causée par ma lettre du 6 juillet, que je t’écris.
Ah! chère Lucie, comme l’être humain est faible, comme il est parfois lâche et égoïste. Ainsi que je te l’ai dit, je crois, j’étais à ce moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi dont l’esprit est déjà si frappé, dont les tortures sont déjà si grandes. Et alors, dans cette détresse profonde de tout l’être, où l’on aurait besoin d’une main amie, d’une figure sympathique, halluciné par la fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.
Je me ressaisis d’ailleurs, je suis redevenu ce que j’étais, ce que je resterai jusqu’au dernier souffle.
Comme je te l’ai dit dans ma lettre d’avant-hier, il faut que, forts de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux yeux de la France entière.