Chère Lucie,
Je veux venir causer avec toi en attendant tes chères lettres, non pour te parler de moi, mais pour te dire toujours les mêmes paroles qui doivent soutenir ton inaltérable courage et puis aussi, faiblesse humaine bien excusable, pour venir réchauffer un peu mon cœur si torturé auprès du tien, non moins torturé, hélas!
Je relisais tes lettres de février et tu t’étonnes, tu t’excuses presque des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne t’en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs je les connais. Oui, certes, tout cela est épouvantable; aucune parole humaine n’est capable de rendre, d’exprimer de telles douleurs, et parfois l’on voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J’ai aussi des moments terribles, atroces, d’autant plus épouvantables qu’ils sont plus contenus, que jamais une plainte ne s’exhale de mes lèvres muettes, où alors la raison s’effondre, où tout en moi se déchire, se révolte. Il y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais: eh! oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l’un des complices misérables de l’auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs viles machinations contre notre pays; mais tout cela, douleurs et pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves, et c’est la réalité qu’il faut voir.
Et la réalité, la voici, toujours la même: c’est que dans cette horrible affaire il y a double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que l’un est aussi sacré que l’autre.
C’est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir pourquoi l’on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie est à mon pays, aujourd’hui comme hier, qu’il la prenne; mais si ma vie lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui appartient pas, c’est le patrimoine de nos enfants, de nos familles.
Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux.—Quant à toi, il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et Française.
Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais tout ce que j’ai subi, tout ce que j’ai supporté, ton âme en frémirait d’horreur, et je ne suis aussi qu’un être humain qui a un cœur, que ce cœur est gonflé à éclater, et que j’ai un besoin, une soif immense de repos. Ah! représente-toi ce qu’une journée de vingt-quatre heures compte de minutes épouvantables dans l’inactivité la plus active, la plus absolue, à me tourner les pouces, en tête à tête avec mes pensées.
Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de tourments, c’est que j’ai évoqué souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous.
Donc, chérie, accepte tout, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, en souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière, qui est mère et qui veut voir le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, lavé de cette souillure horrible.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage!