Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil; eh! bien, si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste que rien n’a jamais justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes, qu’au-dessus de leurs passions, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge suprême.

Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme, dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas, qui voit tout, qui connaît tout; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l’ai.

Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le martyre, mais qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la lumière soit faite, qu’elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien à l’affaire.

D’ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m’animent vous animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la mienne.

Te parler des enfants, je ne le puis. D’ailleurs, je te connais trop bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne les quitte jamais, sois toujours avec eux de cœur et d’âme, écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs questions.

Comme je te l’ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, mais à leur assurer aussi l’appui qu’ils doivent trouver auprès de leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la certitude qu’ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur cœur, où trouver l’oubli de leurs peines, de leurs déboires, si petits, si naïfs qu’ils paraissent parfois.

Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j’aime du plus profond de mon cœur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu’au-dessus de ma vie plane le souci suprême, celui de l’honneur de mon nom, du nom que tu portes, que portent mes enfants, t’embraser du feu ardent qu’anime mon âme, feu qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.

Je t’embrasse du plus profond de mon cœur, de toutes mes forces, ainsi que mes chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

Alfred.