Mille baisers aux chers enfants encore et toujours; tous mes souhaits de bonheur pour Marie et son cher mari; tout autant de baisers pour tous mes chers frères et sœurs, pour Lucie et Henri.


Le 4 septembre 1897.

Chère Lucie,

Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore d’avoir la certitude de l’entière lumière; cette certitude est dans mon âme, elle s’inspire des droits qu’a tout homme de la demander, de la vouloir, quand il ne veut qu’une chose: la vérité.

Tant que j’aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine qu’imméritée, je t’écrirai donc pour t’animer de mon indomptable volonté.

D’ailleurs, les dernières lettres que je t’ai écrites sont comme mon testament moral. Je t’y parlais d’abord de notre affection; je t’y avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t’y disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.

Cette grandeur d’âme que nous avons tous montrée, les uns comme les autres, qu’on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d’âme ne doit être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s’allier, au contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, de toute la vérité pour la France entière.

Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur se soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je m’effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu’un pauvre être humain d’agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée me relève, vibrant de douleur, d’énergie, d’implacable volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à tous le cri d’appel vibrant de l’homme qui ne demande, qui ne veut que de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon âme, qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.

Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, fier quand j’ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures. Je subis le sort sot et inutile du Masque de fer, parce qu’on a toujours la même arrière-pensée, je te l’ai dit franchement dans une de mes dernières lettres.