Dès les premiers jours, mes chefs directs et autres connurent mon opinion. Je l’ai affirmée en présence de hauts fonctionnaires et personnages politiques, ainsi qu’à de nombreux officiers de tous grades, journalistes et hommes de lettres.
Je dirai mieux. Le gouvernement connaissait également mon opinion, car la veille de la dégradation, un chef de bureau du ministère de l’intérieur vint de la part de son ministre, M. Dupuy, me demander quelques renseignements sur Dreyfus. Je lui répondis dans le même sens.
Ce fonctionnaire n’a pas été sans le répéter à ses chefs. Or, je déclare que jusqu’au 5 novembre dernier, je n’avais jamais reçu d’aucun de mes chefs ni la moindre observation, ni l’ordre d’avoir à me taire, et que j’ai toujours continué à proclamer l’innocence de Dreyfus, qui est la victime d’une de ces fatalités du sort qui sont inexplicables et impénétrables, ou d’une machination insondable, ourdie à dessein.
Je dirai aussi que si Dreyfus ne s’est pas tué, ce n’est point par lâcheté, mais bien parce qu’il a été mis dans l’impossibilité absolue de le faire, qu’il a cédé à mes exhortations et aux supplications des siens éplorés.
J’affirme également, la question m’ayant été posée, n’avoir connu M. Bernard Lazare que l’avant-veille de l’apparition de sa première brochure ayant pour titre: Une Erreur judiciaire, la vérité sur le capitaine Dreyfus, brochure que j’ai ignorée, soit directement, soit indirectement. Si je l’ai accompagné, l’an dernier, au logis personnel de M. Henri Rochefort et non à la direction de son journal, j’ai obéi à un sentiment naturel que tout homme de cœur comprendra: celui de témoigner en faveur d’un innocent injustement frappé et qui expie un crime qu’il n’a pas commis.
Toutes les convictions sont respectables quand elles sont sincères et désintéressées, et on admettra bien que s’il y a des gens convaincus de la culpabilité, il y en a aussi, je puis l’affirmer, un très grand nombre, dans les hautes sphères civiles et militaires, qui sont, comme moi et autant que moi, convaincus de l’innocence de Dreyfus. Mais la lâcheté humaine les a empêchés de le dire hautement et publiquement: je n’ai pas voulu être du nombre.
Un haut personnage politique qui fait encore partie du Parlement, et que je ne puis nommer, a dit:
—Le procès Dreyfus est un procès antisémite qui s’est greffé d’un crime politique.
Je suis de cet avis.