Le 10 janvier 1895, 9 heures, matin.

Depuis ce matin 2 heures, je ne dors plus dans l’attente où je suis de te voir aujourd’hui. Il me semble que j’entends déjà ta voix chérie me parler de mes chers enfants, de nos chères familles... et si je pleure, je n’en ai pas honte, car le martyre que j’endure est vraiment cruel pour un innocent.

Quel est le monstre qui est venu jeter le malheur et le déshonneur dans une brave et honnête famille? A celui-là, s’il y a réellement une justice sur cette terre, il n’y a pas de châtiments qu’on ne doive réserver, il n’y a pas de torture qu’on ne doive infliger un jour.

Mais mon courage ne faiblit pas. J’ai des minutes pénibles quand mon regard s’appesantit sur la situation présente. Mais je me réconforte en pensant à l’avenir; grâce à ton héroïque dévouement, à vos puissants efforts à tous, il est impossible que la vérité ne se fasse pas jour. D’ailleurs, il le faut, la volonté est un puissant levier.

A tout à l’heure, ma chérie, la joie de t’embrasser, de te serrer dans mes bras, je compte les minutes qui me séparent de cet heureux moment.


3 heures et demie.

Le moment est passé, ma chérie, si vite, si court, qu’il me semble que je ne t’ai pas dit la vingtième partie de ce que j’avais à te dire. Comme tu es héroïque, mon adorée, sublime d’abnégation et de dévouement! Je ne fais que t’admirer.

Devant ce concours dévoué de sympathies et d’efforts, je n’ai pas le droit de douter.

Je souffrirai donc en silence; permets-moi cependant, quand la coupe débordera encore parfois, de m’épancher dans ton cœur.