31 janvier 1895.—Jeudi.

Ma chère Lucie,

Enfin voici de nouveau le jour heureux où je puis t’écrire. Je les compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n’ai plus reçu de lettres de toi depuis celle qui m’a été remise dimanche dernier. Quelle souffrance épouvantable! Jusqu’à présent, j’avais chaque jour un moment de bonheur en recevant ta lettre. C’était un écho de vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre cœur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je m’imprégnais de chaque mot,—peu à peu les mots écrits se transformaient en paroles dites... il me semblait bientôt t’entendre me parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme! Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, l’épouvantable solitude.

Je me demande vraiment comment je vis; nuit et jour mon seul compagnon est mon cerveau, aucune occupation si ce n’est celle de pleurer sur nos malheurs.

La nuit dernière, quand j’ai pensé à toute ma vie passée, à tout ce que j’ai peiné, travaillé, pour acquérir une situation honorable... puis, quand j’ai comparé cela à ma situation présente, des sanglots m’ont saisi à la gorge, il me semblait que mon cœur se déchirait et j’ai dû, pour que mes gardiens ne m’entendissent pas, tant j’étais honteux de ma faiblesse, étouffer mes pleurs sous mes couvertures.

Vraiment, c’est trop cruel!

Ah! combien j’éprouve aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de vivre que de mourir!

Mourir, c’est un moment de souffrance, mais c’est l’oubli de tous les maux, de toutes tortures.

Tandis que porter chaque jour le poids de ses souffrances, sentir son cœur saigner et chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la sensibilité tressaillir l’une après l’autre... souffrir enfin le long martyre du cœur... Voilà ce qu’il y a de vraiment épouvantable!

Mais ce droit de mourir, je ne l’ai pas, nous ne l’avons ni les uns, ni les autres. Nous ne l’aurons que lorsque la vérité sera découverte, que lorsque mon honneur me sera rendu. Jusque là il faut vivre. Je fais tous mes efforts pour cela, j’essaie d’annihiler en moi toute la partie intellectuelle et sensible pour vivre en bête uniquement préoccupée de satisfaire ses besoins matériels.