Ne le torche pas à main nue

De quoy la viande est tenue,

Le fait est villain et honteux[55].

On constate sur ce point, quelques années plus tard, un progrès sensible. Érasme, en 1530, conseille l'emploi du mouchoir. Cependant, ajoute-t-il, il n'est pas interdit de se moucher avec deux doigts, pourvu que l'on prenne soin de poser aussitôt le pied sur ce qui sera tombé à terre[56]. Cent ans après, on pouvait encore, sans trop offenser la civilité, faire cette délicate opération avec un seul doigt. Un grand seigneur, d'Hauterive de l'Aubespine, recevait un jour à dîner la fleur de la galanterie française, l'illustre Turenne entre autres, et le marquis de Ruvigny. Au milieu du repas, d'Hauterive ayant eu besoin de se moucher, pressa avec le doigt une de ses narines, et le contenu de l'autre, partant comme une flèche, alla s'aplatir contre la cheminée, «en faisant autant de bruit qu'un pistolet». Ruvigny, qui était assis auprès de Turenne, s'écrie en entendant cette détonation: «Monsieur, n'êtes-vous pas blessé?» Et, ajoute Tallemant des Réaux[57], «ce fut un esclat de rire le plus grand du monde». Cette grave question du mouchoir, qui semble aujourd'hui à peu près résolue, soulevait encore des controverses peu de temps avant la Révolution. De la Mésangère s'exprimait ainsi en 1797: «On faisait un art de se moucher il y a quelques années. L'un imitait le son de la trompette, l'autre le jurement du chat. Le point de perfection consistait à ne faire ni trop de bruit ni trop peu[58]

Revenons à Érasme. Il nous apprend encore qu'il fallait éviter autant que possible de conserver dans ses cheveux des lentes et des poux, tout au moins qu'il était peu convenable de les faire tomber sur ses voisins en se grattant la tête[59]; que les personnes désireuses de passer pour très-distinguées, prenaient soin de se peigner avant d'aller dîner chez un homme de qualité[60]; enfin, qu'un homme soucieux de sa santé devait bien se garder de retenir les flatuosités qu'occasionne une digestion difficile, mais que dans le monde il était de bon goût d'en dissimuler le bruit en toussant: «tussi crepitum dissimulet[61].» Il ne s'agit ici, bien entendu, que des bruits intempestifs émis par en bas; ceux d'en haut avaient toute licence de se produire, comme le démontre une belle réponse faite par Louis XIII, alors âgé de huit ans, à M. de Souvré son gouverneur[62].

Le père de cet éloquent petit bonhomme, Henri IV, souverain sans morgue, ne dissimulait pas qu'il «avoit les pieds et le gousset fins»; et, s'il faut en croire Tallemant des Réaux[63], ordinairement bien informé, madame de Verneuil, dans un moment de colère, lui dit «qu'il puoit comme une charogne». Le bourru d'Aubigné voulait peut-être se moquer de son maître quand il met en scène[64] ce Renardière qui, «à force d'estre noble, dès la première veuë connoissoit fort bien un gentilhomme, et au sentir mesme, car il vouloit qu'un vrai noble eust un peu l'œsselle surette et les pieds fumants».

Ce n'était pourtant pas là, hélas! un privilége exclusif de la noblesse, et la propreté outragée se vengeait de son mieux. Elle livrait les coupables à une foule de cruels parasites chargés de les torturer. Le Ménagier de Paris, composé en 1393, enseigne déjà six manières de se débarrasser des puces, et l'auteur reconnaît qu'en préserver son mari constituait une des sérieuses préoccupations d'une tendre épouse: «Et pour ce, chère seur[65], je vous pry que le mari que vous arez[66], vous le vueillez ainsi ensorceller, et le gardez de maison maucouverte[67] et de cheminée fumeuse; et ne luy soyez pas rioteuse[68], mais doulce, aimable et paisible. Gardez en yver qu'il ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien couchié, bien couvert. Et en esté gardez que en vostre chambre ne en vostre lit n'ait nulles puces, ce que vous pouvez faire en six manières[69]...»

Dans une pièce publiée vers 1520, une puce parlant en vers déclare qu'elle a été créée pour tourmenter la gent animale et se repaître de son sang:

Quant l'yver vient, ilz ont quelque esperance

De se venger tandis que le froit dure,