Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées des saintes Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci : A l’homme que faut-il ? Un peu d’eau et de pain.

Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures et demie, et ils ont ensuite une heure pour faire la méridienne. Aussitôt après, le père hôtelier m’introduisit dans le cloître qui s’étend, en forme de galeries, dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu duquel se trouve le cimetière. C’est un des lieux réguliers, comme l’église, le réfectoire, le dortoir et le chapitre, où personne ne peut parler avec les étrangers, pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au cloître sont suspendus, aux murailles, les habits des religieux de chœur et les chapes brunes des frères convers. Je visitai successivement la forge, le laboratoire, la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie et les ateliers divers ; car tout ce qui est nécessaire aux besoins des religieux se fait dans le couvent, et les Trappistes l’ont voulu ainsi, afin de n’être point forcés d’avoir aucune communication avec les villes. Tous ces travaux s’exécutent dans le plus grand silence. Cependant, il est de nombreuses circonstances où quelques mots deviennent nécessaires, mais ces quelques mots ne sont prononcés que par le supérieur aux religieux ou aux étrangers, par le père hôtelier aux voyageurs, et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands ou les frères.

Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie des médicaments de première nécessité ; un petit jardin, dit de la pharmacie, l’alimente sans beaucoup de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin, Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, parmi ses religieux, un pharmacien (le père Maxime) plein de zèle et de charité. Afin de mieux remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime a pris rang parmi les frères convers, après avoir été auparavant novice de chœur. Le R. P. abbé l’autorise et le charge, à l’égard des malades pauvres des environs, de distribuer, avec ses sages conseils, les remèdes, soulagements et autres secours que leur état réclame.

Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le silence. Jamais aucune parole ne vient se joindre au bruit des mains qui travaillent, aucune distraction ne vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve partout ; sa vue soutient et encourage celui que la fatigue serait au moment de vaincre. L’ordre et la propreté règnent dans toute la maison, et le plus grand soin se fait aussi remarquer dans les vastes et beaux jardins de la communauté.

J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, les champs qui avoisinent le monastère. Tous les religieux étaient alors disséminés çà et là dans la campagne ; partout j’ai trouvé l’activité d’une grande ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes et les pratiques du cloître ; je croyais n’y entendre que des cantiques et des prières ; je n’y voyais que l’image des travaux champêtres, et je n’y entendais que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. Quelques religieux de chœur, ayant à leur tête le R. P. prieur, arrachaient des pommes de terre et en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. La blancheur de leurs robes tranchait admirablement sur cette terre noire, et formait un contraste frappant au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule leur activité ; de temps à autre, ils échangeaient des signes de charité et d’affection réciproque ; puis, à un signal donné, debout, immobiles, les bras en croix sur la poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils adressaient à Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, ouïr passer le monde avec le souffle du vent ; je me rappelai ces garnisons perdues aux extrémités du monde, et qui font entendre aux échos des airs inconnus comme pour attirer la patrie…

Il est quatre heures, la journée des Trappistes est bien avancée ; ils se rendent donc au chœur pour chanter vêpres, car ils ont gagné leur souper.

« Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit saint Benoît, bien persuadé que celui qui ne produit pas n’a pas le droit de dépenser. On peut produire néanmoins sans travailler la terre ; l’étude n’est pas moins utile à la société que le labour ; mais, il faut le dire, la hotte et la bêche conviennent mieux au plus grand nombre que les livres et la plume. L’abbé de Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon dans la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre le travail manuel. Saint Bernard avait dit avant eux : « Il y a beaucoup à profiter à l’école de la nature : un arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous instruire mieux qu’un bon livre et un excellent maître. » Le Bénédictin étudie, et le Trappiste cultive le sol, travaille des mains, à l’exemple des solitaires de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement l’un que l’autre. »

Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office canonial, travaillent moins que les frères convers ; ils sont quelquefois à l’église que ceux-ci sont aux champs : mais cette différence, qui ne les empêche pas d’être frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer la charité, de se servir l’un l’autre ; les premiers prient pour les seconds, et les seconds travaillent pour les premiers ; c’est un échange réciproque de services qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les règlements portent que le travail manuel, pour les Trappistes de chœur, sauf durant les saisons extraordinaires, comme le temps de la moisson, des vendanges, la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la durée de six heures, même en été.

A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre ; elle annonce l’heure de la prière et rappelle les errants : errantes revoca. Le père hôtelier me quitta pour aller lui-même servir le souper aux étrangers. La table est proprement servie, les mets sont très-copieux et convenablement assaisonnés. Tout est excellent. Une seule chose gêne toujours les retraitants : c’est de voir le père hôtelier épier tous leurs besoins et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si durs pour eux-mêmes, ont comme des raffinements des prévenances envers les étrangers, et semblent éprouver un grand plaisir à voir accepter quelques superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, mais auxquelles ils ont renoncé ; et un sourire de bonheur s’épanouit sur leur visage, quand ils entendent trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir.

Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un intervalle, pour la lecture et la méditation, jusqu’à sept heures ; alors on chante complies, le Salve Regina, et ils se rendent au dortoir.