La messe du point du jour suit de près les offices de nuit. Elle se dit et s’entend avec un grand recueillement ; l’officiant, pour se garder des objets extérieurs qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à l’autel. Cet autel rappelle la pauvreté du berceau de Jésus ; ni l’or, ni l’argent, ni la soie ne le parent ; tout y est en bois et d’une grande simplicité.
Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre des coulpes ou confession publique. Là chacun s’accuse devant ses frères des fautes qu’il a commises dans la journée. Si l’un des religieux oublie de s’accuser d’une faute ou en a commis une involontairement et qu’un de ses frères la connaisse, celui-ci la proclame à haute voix ; le coupable l’en remercie et ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui qui l’a accusé.
Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des religieux de chœur, le travail des mains est aussi une de leurs obligations. Le travail est la loi de la nature et la punition de notre péché. « Le Trappiste se soumet à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la pratiquant dans toute sa vérité : fils de saint Benoît, qui faisait du travail de la terre la condition de la vie monastique, il gagne le pain qu’il mange sans le devoir à personne. Saint Bernard ajoute : L’oisiveté est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères devront chaque jour consacrer un certain temps au travail des mains et avoir des heures fixes pour l’étude des saintes lettres. » Personne à la Trappe ne peut être dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, que le religieux est véritablement moine.
Le jour avançant, les travaux commencent : on voit alors tous ces serviteurs de Dieu se rendre aux postes qui leur sont assignés. Les uns, chargés de leurs pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des champs ; d’autres vont scier du bois dans la forêt. Comme mon désir était de suivre de point en point les exercices de la communauté et de voir par moi-même ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les religieux dans leurs divers exercices ; je fus témoin de leurs travaux, qui consistent dans le labourage, la garde du troupeau, les lessives, le soin des écuries, le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs pour examiner les divers genres d’exploitation, je considérais de loin ces religieux-pasteurs, couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la charrue, d’autres faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde charrette attelée de chevaux ; plus loin, le frère gardien priant, tête nue, à genoux, au milieu de son troupeau ; tandis que sur la lisière de la forêt les vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste armé d’une longue perche, qui les suivait lentement à travers les touffes de verdure.
Pendant le travail, de temps en temps, tous les religieux se découvrent, lèvent les yeux au ciel et prient. Cet exercice leur fait supporter la fatigue, la chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable soulagement. Telle est l’institution de la Trappe : la prière pour récréation. Si, comme le Roi-prophète, le Trappiste se lève la nuit pour chanter les louanges du Seigneur, comme lui aussi, septies in die laudem dixi tibi : sept fois le jour il chante la gloire de son saint nom. Après cette première partie du travail de la journée, les religieux quittent leurs travaux, se rendent au chœur pour chanter la grand’messe et les petites heures.
L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. Le père hôtelier vint me chercher pour me faire assister à leur repas. Le Trappiste donne à la nourriture de son corps tout le nécessaire, ne lui refusant jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans la quantité des mets. Les douze onces de pain par jour (huit onces pour le dîner et quatre onces à la collation) suffisent à son alimentation. Le jeûne vient quelquefois rogner encore la portion, sans jamais compromettre la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme le soldat de l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et dit avec autant d’héroïsme et plus de religion : « J’ai bien dîné, » en rendant grâces à Dieu.
Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus élevée que les autres et qui est appuyée au fond de la salle ; un grand crucifix est placé au-dessus de sa tête et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près de lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur ; les étrangers sont admis à cette table du fond, à la manière antique. De l’endroit où j’étais placé, je voyais quatre longues files de Trappistes debout. Après le Benedicite, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. C’était leur premier repas, et cependant tous attendent, sans la plus légère marque d’empressement, le signal qui doit leur être donné.
« Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée de bancs comme la table du pauvre, où les religieux s’associent pour manger ce qui leur a été servi, sans autre assaisonnement que leur appétit. » Chaque religieux a une serviette pour s’essuyer, envelopper la cuillère, la fourchette en bois et le couteau.
Le père abbé frappe sur la table : le dîner commence, et l’on n’entend aucun bruit, et rien ne trouble la pieuse lecture que fait un religieux. Le dîner se composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre et sans sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, on donne du fruit : c’est là leur plus grande douceur. Au monastère de la Val-Sainte, pendant le repas, le supérieur frappait la table avec son couteau ; alors tout mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque religieux devenait immobile, et tous les cœurs et les yeux s’élevaient en esprit vers Celui qui leur donnait le pain quotidien ; ils attendaient la répétition du même signal pour continuer de manger. Il faut ajouter qu’ils ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils éprouvaient, mais seulement lorsque le père abbé agitait une sonnette placée près de lui. Cette pratique a été supprimée depuis 1834. Aujourd’hui l’on boit selon la soif, et le repas n’est jamais interrompu. Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec une lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements de l’appétit sensuel. Ces hommes, qui ont trouvé le moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de satisfaction que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, et qui ne nourrissent leur corps que pour le mortifier, ont les attentions les plus délicates, les égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides exemples. Le pain est excellent ; on me donna un plat de plus qu’à la communauté, et que mon peu de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas de reconnaître.
La nourriture habituelle des Trappistes se compose d’un bon pain bis, d’herbes et de racines potagères, de riz, de légumes surtout, cuits dans l’eau, avec un peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute faite, mais toujours copieuse. « L’odorat n’est pas réjoui quand il n’a pour tout fumet que l’odeur fade de quelques légumes refroidis, et le goût ne peut guère savourer des mets insipides ; mais la mortification arrange tout, rend bon ce qui est mauvais, et adoucit les eaux amères, comme la baguette de Moïse. »