Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu ; la langue qui sert à la communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument au péché ; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré : c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi monastique.

Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence. Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent l’étroite obligation : « Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres. » (Eccl. XXII, 55). « Le silence est notre gardien et notre force. » (Is. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme pour mieux en faire sentir l’importance.

Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre son inobservance ; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est bien pratiquée ? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le malheur de la société ! Une charité toute cordiale fait les délices des couvents ; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes ses idées ? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps ! puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas !

Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin ; comme ses frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il sent si fort l’abus et les dangers.

De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé. Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des circonstances ; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles.

Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y a quelque nécessité de le faire.

Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel l’homme puisse atteindre.

VI
La journée d’un Trappiste.

Les jours se suivent et se ressemblent.

A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, selon la dignité de la fête, le plus ou moins de solennité de l’office, la cloche du monastère sonne au milieu des ténèbres et dans les saisons les plus rigoureuses, pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur, ils devancent l’étoile du matin, et quand vient la nuit, ils le chantent encore. Au premier signal, toute la communauté s’arrache à un sommeil que lui a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche : elle s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de son exactitude et de son dévouement. Cinq minutes après le réveil, l’office commence ; il dure jusqu’à quatre heures ou quatre heures et demie.