« O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.) »
« Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu ; le second, d’être exempt d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux ; le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu ; le quatrième, d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne à l’âme vide de toute créature ; le cinquième, c’est une certaine assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à laquelle on aspire. »
Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point de l’isolement : on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le monde sans avoir rencontré un ami ; il voit se succéder tous ses jours et reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans les regards que vous rencontrez ! comme vous pouvez compter sur ce religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline humblement devant vous ! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à côté de lui !… Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse politesse : c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui est prêt à s’immoler pour sauver son âme.
« Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa langue ; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe, blesse et tue par la parole ; une arme plus dangereuse cent fois que les ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié. Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils sont plus nombreux ceux que la langue a tués : on a compté les morts sur les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre plus pour éviter les bons mots d’un parleur trop spirituel. La nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint Jacques ; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les animaux ; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui, insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos efforts : Dieu seul pourra la soumettre au silence. »
Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion ; mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait.
Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. « Arsène, debout, fuis et tais-toi, » disait une voix mystérieuse. Les solitudes se peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne, les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux étrangers qui arrivaient ; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui auraient été hors de propos.
Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits ; il y avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine, disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du cœur à un chrétien.
Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes, les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant de vivre en ermite dans la communauté : c’est la solitude unie à la vie cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt à la bouche, Macaire lui répondit : « Retirez-vous dans cette cellule et fermez-en la porte à tout jamais. » Oui, le silence procure au cénobite tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les agréments de la communauté : il est seul sans être délaissé ; il a l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis ; il trouve dans son couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.
Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le bonheur du religieux ; « il le met à couvert de beaucoup de maux, dit saint Jean Chrysostôme ; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend invulnérable ; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue, un port tranquille ; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel, le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu. » Le silence, parfois, est plus expressif que la parole : l’éloquence s’en est servie souvent pour arriver au sublime ; le Trappiste l’emploie, ce qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu.
« Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui, sans fatigue, sans enrouement : la langue ne sort du repos que pour y rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut, sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du psalmiste royal. »