Dans plusieurs ordres religieux, le chapitre ne se tient qu’une fois par semaine, le vendredi, en mémoire des humiliations de Jésus-Christ. A la Trappe, il a lieu tous les jours. Après prime, toute la communauté se réunit dans ladite salle. Sur les murs se trouvent plusieurs inscriptions et sentences.

« Une fois la communauté réunie, il se fait un profond silence. On lit le martyrologe, puis un chapitre de la règle ; après quoi le R. P. abbé fait une courte glose sur l’étroite observance de la règle ; et quand, après l’absoute des défunts, le supérieur a dit « Loquamur de ordine nostro : Parlons de notre ordre, » le religieux qui se croit coupable de quelques infractions à la règle se prosterne, la tête couverte du capuce. Après un moment de silence, l’abbé lui dit : Quid dicis ? Le coupable répond : Meâ culpâ. On lui ordonne alors de se lever au nom du Seigneur ; il s’avance au milieu du chapitre, se découvre pour être bien reconnu, confesse sa faute, en reçoit la pénitence, et retourne à sa place quand le supérieur le lui a permis.

Quelles fautes peuvent donc échapper à des hommes dont la pensée est toujours dans le ciel ?

L’un s’accuse d’avoir fait un geste inutile, de n’avoir pas assez aidé son frère dans un labeur qu’ils faisaient ensemble, d’avoir choisi le fardeau le plus léger ; l’autre, d’avoir brisé par mégarde un instrument de labourage ; d’avoir, dans un moment d’impatience, maltraité un animal domestique ; celui-ci, de n’avoir pas rendu le salut à un voyageur, d’avoir recherché l’ombre pendant la chaleur et le travail ; celui-là, d’avoir rafraîchi sa bouche dans l’eau de la fontaine ou d’avoir mangé un fruit tombé de l’arbre.

Jetons un regard sur ces deux nobles sœurs qui s’embrassent avec amour : je veux dire l’humilité et la charité. Ce qui est plus pénible que ces aveux publics, c’est l’obligation où ils sont de dire à haute et intelligible voix les noms de leurs frères auxquels ils ont vu commettre des fautes qu’ils n’ont pas déclarées, soit par oubli, soit par distraction, et c’est ce qu’ils appellent proclamation contre un de leurs frères. Le trappiste ainsi dénoncé fait éclater un sentiment de reconnaissance envers le frère bienveillant qui l’aide à connaître ses imperfections et à s’en corriger. Ce sentiment est vrai, au point que, si l’accusation intentée contre lui n’a pas été entendue par le supérieur, le religieux garde le silence, mais le supérieur fait répéter la proclamation par celui qui l’a faite. Et le coupable aussitôt de se prosterner à terre, de s’avancer au milieu de la salle, pour entendre la correction et recevoir un châtiment plus rigoureux, parce qu’il ne s’est pas accusé lui-même. C’est encore la recommandation de saint Benoît. On ne peut jamais s’excuser, quand même on serait innocent. Le motif de cet acte rigoureux est d’entretenir dans l’âme une humilité profonde.

Le supérieur fait à tous une exhortation paternelle et prononce les peines proportionnées aux fautes. Elles consistent ou à se prosterner dans le chœur à la messe de communauté, depuis le Sanctus jusqu’au Pater inclusivement ; à se mettre à genoux, les bras en croix, à la porte de l’église ou du réfectoire, sur le passage de la communauté ; à baiser, pendant le dîner, les pieds aux religieux ; à demander son dîner par charité à ceux qui sont à table ; à le manger, à genoux, au milieu du réfectoire ; à y réciter, également à genoux, des prières pour ceux par qui on a été proclamé.

Nous savons bien qu’à tout cela le monde, dans son aveuglement, s’écrie : « O esclavage de l’homme, ô dégradation de la dignité humaine ! » Pour nous, chrétiens, en soupirant avec l’Apôtre après la sainte liberté des enfants de Dieu, nous répondons à son orgueil que l’humilité est compagne de la sagesse ; qu’il est glorieux de marcher à la suite de Jésus-Christ, qui s’est humilié jusqu’à devenir l’opprobre des hommes et à embrasser la folie de la croix. Sans doute, il ne comprend pas ces vérités divines : voilà pourquoi il méprise les saintes austérités du cloître et repousse avec dédain les chaînes sacrées que porte noblement le serviteur de Dieu.

« Le chapitre n’est pas seulement une salle de pénitence destinée aux exercices d’humiliation ; il sert de lieu d’assemblée, de rendez-vous à toute convocation ; on y délibère, on y opine, on y vote ; car toute cause majeure doit être portée aux suffrages de la communauté, d’après les principes de la Carte de Charité, qui à maintenu dans l’ordre le gouvernement libéral, parlementaire et constitutionnel[7]. On s’y occupe des trépassés, on y lit les billets de mort, on y annonce la fin d’un tricénaire et on y absout la mémoire des défunts. Enfin, l’abbé y prêche à ses frères ; mais le sermon, quoique officiel, moins solennel qu’à l’église, tient plus de l’entretien que du discours : c’est une réunion de famille, les conseils intimes du foyer dans la bouche d’un père. »

[7] La Carte de Charité, titre fondamental de Cîteaux, genèse de l’ordre, a été publiée en 1119. Les premiers pères de Cîteaux y ont réglé le gouvernement de l’ordre. Saint Benoît avait fait l’abbé maître souverain, autocrate du couvent : et la Carte de Charité, concordat passé entre tous les abbés qui existaient alors, a substitué la loi à l’homme, le chapitre général aux abbés. Le conseil général de l’ordre, convoqué à Paris, le 25 novembre 1776, a reconnu et admis la vérité de cette explication.

Voici, à ce sujet, ce qu’on lit dans le spicilége de dom Achéry :