« C’était la veille de Noël, dans l’abbaye de Cluny ; le chapitre était réuni sous la présidence du prieur, en l’absence du R. P. abbé, retenu dans sa cellule par l’âge et les infirmités. Le père Hugues était nonagénaire, la faiblesse l’empêchait de marcher ; il ne suivait plus les exercices de la communauté, à son grand regret ; mais, sentant sa fin approcher et voulant consacrer à ses religieux le dernier quart d’heure de sa vie, il se fit porter au chapitre, où tous l’accueillirent avec respect. On se rapprocha de lui pour mieux l’entendre, et, d’une voix affaiblie, il conta, en style de vieillard, l’allégorie suivante :
« C’est la vision d’un moine, arrivée à pareille heure, la nuit de Noël ; il a vu la sainte Vierge, tenant dans ses bras son divin Fils, au milieu d’un cercle d’anges éblouissants de lumière. Ce Dieu-Enfant s’amusait à battre des mains, pour exprimer la joie qui était dans son cœur, et se tournant vers elle, il lui dit : « Mère, voyez, la nuit est venue, anniversaire de ma naissance, et bientôt, dans l’église de ce monastère, on va redire les oracles des prophètes, entonner l’hymne des anges et renouveler le souvenir de votre enfantement. Le démon est vaincu, son empire détruit ; il n’est plus le prince du monde, comme avant mon incarnation. Où donc s’est-il enfui ? »
» A ces mots, Satan se présente : « Il est vrai, dit-il, je n’ai plus mon autel dans l’église, mais je connais encore plus d’une porte qui me laissera entrer dans ce couvent. — Va, lui dit le Fils de la Vierge, te mesurer à d’autres ; essaie, je le veux bien, pour voir si tu seras plus heureux qu’avec moi. »
» Aussitôt, usant de cette liberté, il va à la porte du chapitre ; mais cet esprit enflé d’orgueil la trouva si basse et si étroite, qu’il ne put entrer, malgré ses efforts. Alors il dirige ses pas vers le dortoir, espérant profiter du sommeil pour mieux tromper, à la faveur d’un songe, la vertu de ces moines qui vont peut-être devenir victimes d’une illusion ; mais le même obstacle l’arrêta : il ne put s’y glisser, la porte en était scellée. Enfin, plein de confiance, malgré ces deux échecs, il se présente au réfectoire, où, spéculant sur l’appétit des moines, il compte bien réussir à les prendre par la bouche, en leur servant quelque plat de sa façon ; mais la lecture des saints livres, l’attention soutenue des convives, moins occupés de manger que d’écouter, et la grossièreté des mets qui étaient sur la table, retinrent sur le seuil ce démon, qui, vaincu dans son troisième retranchement, dut prendre la fuite et renoncer à entrer dans cette forteresse inexpugnable.
» Courage donc, mes frères, veillez toujours sur vous, et le rôdeur quotidien ne pourra jamais vous surprendre.
» L’entrée basse et étroite du chapitre représente l’humilité. — Les scellés, qui ferment hermétiquement la porte du dortoir, indiquent la chasteté. — Enfin, cette table, qui n’offre à ses convives que des légumes et du pain noir, signifie la pauvreté. »
On le voit, il serait difficile de donner une forme plus attrayante à l’éloge de la vie monastique, invincible au démon de la triple concupiscence.
IX
La communion.
C’est aujourd’hui la grande fête au couvent : celle de saint Bernard. Il est dix heures ; tous les religieux se rendent à l’église.
Le chœur est fort grand ; il contient deux rangs de salles de chaque côté : les novices occupent celles d’en bas, les profès le rang au-dessus. La stalle du R. P. abbé se distingue par la crosse qui est toujours enclavée à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et l’anneau qu’il porte au doigt. A voir tous ces religieux, on croirait se trouver au milieu d’un chœur nombreux de chanoines, où tous les offices se célèbrent et toutes les cérémonies s’exécutent presque sans interruption, durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe et la solennité que l’on admire dans les métropoles.