Ces religieux n’ont jamais recours à un médecin étranger ; ils ne sont admis à l’infirmerie que dans des cas extrêmement graves, et ne peuvent faire usage de bouillon gras qu’après plusieurs accès de fièvre. Alors seulement, il leur est permis de demander ce dont ils ont besoin. Quelle que soit leur souffrance ou leur faiblesse, ils doivent se lever au moins trois heures par jour, tant qu’il ne leur est pas impossible de marcher.

Dans le monde, on cache ce moment terrible et décisif pour ménager le pauvre mourant et éviter de le faire tomber peut-être dans le désespoir ; mais à la Trappe, il n’est pas besoin d’user de ces précautions. Le trappiste fervent qui va mourir n’est pas effrayé ; il sait que la mort, pour lui, n’est qu’un bienheureux passage à une meilleure vie ; il bénit la mort qui l’enlève à la terre. Il n’ignore pas non plus que les jugements de Dieu sont toujours redoutables, mais il sait aussi que le Juge qui doit décider de son sort éternel est un Dieu de bonté ; il est plein de confiance dans les mérites de son Sauveur, qu’il s’est attaché à suivre, quoique de bien loin, sur la montagne du Calvaire, et dont il a essayé de porter la croix. C’est ce qui a donné lieu à ces paroles, qui ont passé en proverbe : « S’il est dur de vivre à la Trappe, il est bien doux d’y mourir. » Aussi c’est ordinairement le moribond qui prend l’initiative, pour s’informer du moment de la visite du Seigneur.

Selon ce qui s’observe chez les Trappistes, toutes les fois qu’il y a un malade en danger, le père médecin et un religieux prêtre demeurent à côté de lui. Les règlements portent que lorsqu’un infirme approche tout à fait de sa fin, on doit frapper la tablette pour faire venir la communauté. Aussitôt, quelques religieux transportent le malade à l’église pour y recevoir les derniers sacrements, si toutefois ce transfert peut s’opérer sans danger. (La cérémonie a lieu dans la cellule de l’infirmerie, s’il y a péril à le transporter ; mais on n’administre jamais un malade dans la chapelle de l’infirmerie.) Puis, on le met à terre au milieu du chœur sur un drap de serge, sous lequel on a dû étendre de la paille, placée sur une croix de cendre bénite ; c’est le révérend père qui fait cette cérémonie, Alors toute la communauté se range en cercle autour du mourant ; il fait sa confession à haute voix, adresse à ses frères une exhortation, leur fait des adieux touchants, et continue à leur parler de la mort du corps, de la vie de l’âme et des douces espérances de l’éternité, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnant tout à fait, il rende le dernier soupir. Le trappiste mourant a dans ses yeux une douce extase. On dirait que déjà il entrevoit le monde futur ; rien n’est plus doux à son oreille que les chants de ses frères, et ses mains s’élèvent vers Dieu pour lui rendre grâces de l’appeler à lui.

Ce n’est pas de la douleur qu’éprouvent les assistants ; c’est une joie pure et ineffable, pareille à cette joie mêlée d’impatience, il est vrai, que ressentent des prisonniers en voyant un de leurs compagnons d’infortunes délivré de ses chaînes et rendu à la liberté, certains eux-mêmes que le moment de la délivrance viendra pour chacun. Ils écoutent avec amour et consolation cette voix qu’ils n’entendront plus, et qui, faible et languissante, ranime leur force et leur courage. Cet homme, qui a déjà un pied sur le seuil de l’immortalité, leur raconte les merveilles qu’il entrevoit dans la perspective de l’infini, et ces grandes choses que l’œil de l’homme n’a jamais vues, que l’oreille n’a jamais entendues, que l’intelligence ne peut comprendre sur la terre. Et, après avoir laissé tomber sur eux quelqu’une de ces paroles prophétiques dont chacun attend l’accomplissement, après leur avoir laissé l’héritage de son exemple et une haute leçon à méditer, il prend congé d’eux en leur disant : « Adieu, mes frères, au revoir demain dans la maison de Dieu, in domum æternitatis. Priez pour moi. » Au moment où il vient d’expirer, le frère infirmier lui ferme les yeux. La mort du trappiste est comme sa vie à la Trappe, sainte et belle.

La communauté chante en chœur le beau répons Subvenite sancti. « Accourez, saints du ciel, empressez-vous, anges du Seigneur, de venir recevoir cette âme, pour la présenter devant le trône du Très-Haut. » En même temps, le père abbé encense le mort, l’asperge d’eau bénite. Ensuite, pendant qu’on lave respectueusement le corps et qu’on l’approprie dans ses habits réguliers, toute la communauté psalmodie le psautier dans une salle voisine ; lorsque tout est prêt, on le porte processionnellement à l’église, étendu sur un brancard. Le mort est placé, selon l’usage, sous la lampe du sanctuaire, la face tournée vers l’autel ; la cloche du monastère sonne pour annoncer la délivrance ; mais le glas de la Trappe n’a rien de cette sonnerie funèbre qui jette dans les airs ses notes gémissantes : il chante au lieu de pleurer, il parle de résurrection plutôt que de mort. Qui ne contemplerait avec respect et recueillement le cortége de cette famille chrétienne, qui a, comme le dit l’historien de la Vie de Rancé, la tendresse de la famille naturelle et quelque chose de plus : l’enfant qu’elle a perdu est l’enfant qu’elle doit retrouver. Elle ignore ce désespoir qui finit par s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié de mourir ; chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé. On voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de l’envie sans en avoir les tourments.

Jusqu’au moment de l’inhumation, le corps demeure exposé dans l’église, la figure découverte, et les religieux récitent jour et nuit autour de lui l’office des Morts, en élevant jusqu’au ciel les prières d’une espérance immortelle. Ils se relèvent deux à deux toutes les heures. Que les hommes du monde qui ne connaissent pas Dieu, a dit un écrivain, affectent de sourire d’une vertu qui les confond ; qu’ils montrent avec pitié, comme terme d’une vie si longue, ce cadavre exposé sur un brancard. Laissons à ces esprits légers et frivoles leur dédain et leur ignorance, ou plutôt prions pour eux : la prière est la vengeance de la charité ; ils ne savent pas avec quelle ardeur l’impatience chrétienne va au devant de la mort, quelle espérance entoure la tombe d’un trappiste ; un jour, peut-être, ils voudront mourir de la mort de ces justes et ils ne le pourront pas. Ah ! qu’ils viennent avant ce moment suprême, comme le prophète appelé pour maudire Israël ; qu’ils viennent et qu’ils voient, et que, changés tout à coup par cette vue, ils s’écrient avec lui : « Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob ! Ils ressemblent aux vallées pacifiques, aux ruisseaux fertiles ; puisse ma vie finir de la mort des justes, et mes derniers moments être semblables à leurs derniers moments ! »…

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On observe pour la sépulture l’ordre indiqué dans le cérémonial. Tous les exercices de la communauté, toutes les messes qui se célèbrent depuis le moment du décès jusqu’à l’inhumation, sont appliquées à l’intention du religieux décédé. Immédiatement après, chaque prêtre du monastère acquitte pour le défunt trois messes, chaque religieux récite un psautier, et chacun des frères convers cent cinquante Miserere. Au premier chapitre qui suit, on en fait l’absoute. La Trappe a aussi ses lettres de deuil, ses billets de faire part, qu’elle envoie à tous les monastères de la congrégation, en France, tant de trappistes que de trappistines, afin que chaque religieux et chaque religieuse lui paie le tribut de suffrages qui est prescrit[10]. De plus, pendant trente jours, on laisse sa place vide au réfectoire, et on lui sert son dîner, que le portier distribue ensuite aux pauvres, à l’intention toujours du défunt. C’est ce qu’on appelle un tricénaire.

[10] Formules usitées chez les religieuses trappistines et chez les religieux trappistes :

Hier…, est décédée, dans notre monastère de…, ordre de Cîteaux, congrégation de la Trappe, primitive observance, notre chère sœur N… Nous la recommandons à vos prières et à vos saints sacrifices, vous promettant les mêmes secours pour les vôtres. — Requiescant in pace.