» Plusieurs fois il offrit sa démission avec instance ; mais il ne put la faire accepter qu’un mois avant sa mort.

» C’est le dimanche 2 juin 1867 qu’il a rendu son âme à Dieu. Il n’a pas eu la consolation de voir achever la belle église dont il a jeté les fondements, et qui, pour être dans un style simple et sévère, et déjà construite avec toute l’économie commandée par la faiblesse des ressources, n’en sera pas moins la plus remarquable du canton, lorsque les bienfaiteurs auront aidé à la terminer. »

Le R. P. prieur a la tête noble et d’un galbe remarquable ; la légère couronne de cheveux qui part de son large front, en s’arrondissant au-dessus des oreilles, est d’une finesse admirable et d’un noir brillant. Le calme et la paix siégent sur son visage ; sa marche est grave, son abord doux et prévenant ; tout en lui porte le cachet d’un vrai religieux ; sa tunique blanche et son scapulaire noir rehaussent la majesté de son port.

Le R. P. Etienne, natif de Bédarieux, appartient au diocèse de Montpellier, et se nommait dans le monde l’abbé S… Je m’arrête, car à mon prochain voyage à Sainte-Marie, je ne serais plus si bien reçu, si l’éloge que je viens de faire venait à y être connu[12].

[12] Le R. P. dom Etienne, actuellement abbé de Sainte-Marie du Désert, a reçu, le 27 novembre 1867, la consécration des mains de Mgr l’archevêque de Toulouse.

Chaque semaine a lieu, à la Trappe, une simple et touchante cérémonie, à laquelle j’ai eu le bonheur d’assister : le samedi, sous les cloîtres, avant la récitation des complies, deux religieux lavent les pieds à tous leurs frères, en commençant par l’abbé et en continuant jusqu’au plus jeune religieux. Il y a dans cette scène presque biblique un charme de piété dont les étrangers ne peuvent s’empêcher de subir l’influence si on leur accorde la précieuse faveur d’y assister. Cette parfaite abnégation d’hommes qui souvent ont été grands dans le monde, la douce satisfaction qui se peint sur tous leurs visages, la cordialité affectueuse qui règne entre eux, tout cela touche l’âme et fait considérer ces hommes avec respect.

Bien des préjugés pèsent sur l’ordre de la Trappe ; il suffit de passer deux jours à un de leurs monastères, pour se convaincre de la fausseté de ces préjugés. On a dit et répété bien des fois que les religieux, en se rencontrant, s’adressaient toujours cet avertissement solennel : Frère, il faut mourir. Il n’en est rien, le silence étant absolu et continuel à la Trappe. Il n’est pas besoin d’ailleurs de cet avertissement pour faire penser les religieux à la mort : autour d’eux, tout les y prépare et leur en donne la continuelle pensée.

Il n’est pas vrai non plus que les Trappistes renoncent à recevoir des lettres de leurs parents ; mais elles ne leur sont remises qu’après avoir été décachetées et lues par le révérend père abbé. Si ces lettres sont inutiles ou frivoles, il peut les détruire ; si elles ont quelque importance réelle, il les remet aux religieux à qui elles sont adressées. S’il s’agit de la mort de quelqu’un de leurs proches, il annonce d’abord le fatal événement à la communauté réunie, afin d’obtenir, dans l’incertitude, de plus ferventes prières de chacun d’eux en particulier ; plus tard il appelle auprès de lui le religieux que Dieu a frappé dans ses affections, et il le console.

On a dit aussi que chaque trappiste creusait lui-même sa tombe et qu’il y couchait ; c’est encore une erreur. Il y a, comme nous l’avons dit, toujours une tombe ouverte à moitié d’avance ; souvent les religieux vont la regarder et sans doute la saluent de leurs désirs.

On croit encore, et cette erreur est presque générale, que les religieux de la Trappe sont maigres, maladifs, tristes ! On reconnaîtra facilement que ce n’est encore là qu’une erreur. Il y a toujours dans la maison de l’ordre une infirmerie, et, malgré le profond mépris des Trappistes pour la vie, les maladies n’en sont pas moins soignées avec la charité la plus empressée, la plus vive et la plus compatissante. Il est à remarquer aussi que l’infirmerie est très-souvent vide. Il n’est pas plus vrai que les moines sont maigres et hâves, comme on se plaît à les représenter au théâtre ou dans les romans. En arrivant à la Trappe, on est étonné de trouver sur le visage de ses habitants l’expression d’une joie ineffable ; leur teint est frais et vermeil, et le régime qu’on y suit n’influe en rien sur le physique ni sur le moral, puisqu’on voit à la Trappe des hommes d’un âge très-avancé jouissant encore d’une santé parfaite et d’un caractère heureux. Oh ! ne comparons pas ces hommes de Dieu à ceux du monde, la différence en est trop grande ; ils semblent appartenir à une autre nature, parce qu’ils mènent une autre vie.