Ce ne sont pas là les seules objections contre la Trappe que nous avons à réfuter. On s’imagine qu’elle ne contient que des grands coupables, et il s’y trouve une quantité d’hommes que la piété la plus sincère, la plus dégagée de toute vanité y a seule amenés. On pense également que pour beaucoup de ces hommes, lorsqu’une fois ils se sont engagés par des vœux, les règles de l’ordre deviennent accablantes et insupportables. Ceux qui pensent cela n’ont jamais visité les Trappistes ; s’ils l’eussent fait, ils auraient vu à quel degré est porté l’amour de leurs règles, et que jamais un religieux ne songe à s’en écarter.

Chaque année, le R. P. prieur change les emplois. Chacun dépose entre ses mains les insignes de sa charge, qui passe entre les mains d’un autre religieux choisi par le supérieur. Les trappistes rancéens font une retraite de dix jours, pendant laquelle ils se livrent à des exercices de piété d’une austérité encore plus grande que pendant le cours de l’année. L’abbé de Rancé a fait de cette retraite annuelle un point essentiel de la règle, observé comme tous les autres avec une religieuse exactitude.

Les jeûnes sont presque continuels à la Trappe ; en effet, les règlements portent que la viande, les œufs et le beurre demeurent interdits à tous ceux qui sont en santé ; le poisson l’est à tout le monde ; l’huile est permise aux malades et à l’assaisonnement de la salade. Les portions de la communauté se composent de légumes, de racines, d’herbes et de laitage, avec cette restriction que, durant l’avent et le carême, tous les autres jours de jeûne d’Eglise et tous les vendredis de l’année, hors le temps pascal, on ne sert aucun laitage au réfectoire, et on n’en met que dans les portions : tout s’assaisonne alors au sel et à l’eau. Les cuisiniers doivent accommoder les mets le plus simplement qu’ils peuvent, sans y faire entrer aucune espèce d’épices. Pendant les deux tiers de l’année, on ne fait qu’un seul repas à la Trappe : il se compose d’une soupe, d’une portion assaisonnée comme je viens de le dire, de douze onces de pain et d’une hémine de demi-vin. On ajoute aussi quelques fruits pour dessert, excepté les jours de jeûne d’Eglise et les vendredis qui ne tombent pas dans le temps pascal.

Le P. Debreyne, médecin de la Grande-Trappe, dit que cet austère régime, que l’on croit généralement propre à abréger la durée de la vie humaine et à détruire les santés les plus robustes, est au contraire un vrai moyen de santé et de longévité. Il affirme que pendant une période de vingt-sept ans il n’a pas rencontré chez les religieux de la Grande-Trappe un seul cas d’apoplexie, d’anévrisme, d’hydropisie, de goutte, de gravelle, de pierre, de cancer, de scorbut. Le choléra n’a jamais envahi aucune maison de l’ordre, tandis qu’il faisait de grands ravages dans les environs. Il est de notoriété, dans le pays, que les épidémies s’arrêtent au seuil de l’abbaye.

Dans les causes de cette espèce d’immunité contre un grand nombre de maladies, dont jouissent les religieux de la Trappe, il est sans doute nécessaire de faire entrer en ligne de compte la vie paisible et calme que mène le religieux, l’absence des noirs soucis, des passions tristes et dépressives, des humeurs sombres et chagrines ; mais aussi n’est-ce pas la condamnation la plus éclatante de notre vie sensuelle, de notre intempérance, de nos désordres, de nos passions, qui détruisent le plus souvent la vie dans son principe.

« Considérez, dit le docteur Debreyne, chez les amateurs de bonne chère et les gastrolâtres modernes, ces immenses perturbations physiques ; portez vos regards attristés sur ces corps obèses, blasés et bouffis, dont les organes digestifs sont brûlés et corrodés par d’incessantes ingurgitations de viandes et de boissons les plus irritantes et les plus propres à produire les maux les plus graves et les plus incurables. Est-il possible que l’organisation humaine la plus forte résiste longtemps à l’impression délétère et toxique de tous ces principes de dissolution et de mort, à ces chocs brusques et à ces collisions violentes d’un sang enflammé et de la mollesse des tissus organiques. On peut en quelque sorte comparer ces vastes corps-machines qui ne cessent jamais de fonctionner et de digérer, aux machines si compliquées de nos usines, que la multiplicité des rouages et la vélocité des mouvements, dérangent, détraquent et brisent si souvent. »

Qu’on n’aille pas m’accuser de préconiser exclusivement le régime végétal et me soupçonner d’être un disciple de Pythagore. L’homme est fait pour une alimentation complexe, la structure de son appareil digestif est là pour le prouver ; mais on peut soutenir qu’il supporte plus facilement la privation absolue de viande que de végétaux.

A commencer du 14 septembre jusqu’au carême, cet unique repas se prend à deux heures et demie, c’est-à-dire douze heures après le moment où les religieux se lèvent ; en carême, il est retardé jusqu’à quatre heures un quart : les troubles de fonctions digestives sont très-rares dans la communauté. Le reste de l’année est le temps où le trappiste se restaure ; mais on trouvera peut-être le régime que l’on suit alors assez sévère, car il diffère encore beaucoup de celui que suivent dans le monde, pendant le carême, les familles les plus régulières ; alors le dîner commence à midi et le soir on sert une collation. Les plus grandes fêtes ne jouissent d’aucun privilége ; elles suivent toutes la loi commune. Le seul dimanche et le jour de Noël sont exceptés. Il est expressément défendu de rien servir d’extraordinaire, sous quelque prétexte et en quelque occasion que ce soit, comme un jour de profession, bien moins encore les jours qui précèdent l’avent et le carême.

Le premier jour de la sainte quarantaine, alors que pour le reste du monde se fait l’ouverture de la pénitence par l’imposition des cendres, eux aussi procèdent à cette cérémonie, qui est en même temps le commencement d’observances plus austères. Les religieux s’avancent nu-pieds, lentement, deux à deux, les yeux baissés, en psalmodiant des antiennes ; leurs bras sont pendants, les manches de leurs coules abattues, ils viennent successivement, avec de profondes inclinations, se prosterner devant le révérend père, en qui ils vénèrent le représentant de la Divinité. Il grave, en caractères de cendres, sur leurs larges tonsures, l’arrêt de leur dissolution prochaine ; c’est une sentence de mort prononcée sur des morts, puisqu’ils ont renoncé à tous les avantages de la vie. Aussi ne se préoccupent-ils pas beaucoup des terreurs que naturellement rappelle la pensée de la mort, mais ils gémissent pour tant de pécheurs dans le monde qui vivent comme ne devant jamais mourir.

Ce n’est là que le prélude de toutes leurs expiations, pendant ce temps des miséricordes du Seigneur. Tous les vendredis, qui sont pour eux des jours plus spécialement consacrés à des pratiques encore plus pénibles, ils font, dans leurs cloîtres, la procession des psaumes pénitentiaux. Les trois derniers vendredis du carême, ils jeûnent au pain et à l’eau ; on n’a pas oublié que durant la sainte quarantaine ils ne prennent leur unique repas que le soir, vers le coucher du soleil, comme les chrétiens de la primitive Eglise. Avant de partir, le supérieur dirige l’intention qu’ils doivent se proposer ; ce sont, tantôt les divers besoins de l’Eglise, tantôt le maintien de la paix, la conservation et l’augmentation de la foi ; quelquefois ils sollicitent des jours prospères pour les familles, des bénédictions pour les Etats, et toujours leurs semblables sont intéressés et associés à leurs œuvres.