Le vendredi saint, ils semblent vouloir faire au Ciel une sainte violence en faveur de tous les coupables ; après avoir longuement chanté leur office de la nuit, vers quatre heures du matin, ils disparaissent silencieux : il ne nous est pas permis de les suivre dans ces asiles secrets où Dieu seul est témoin des saintes rigueurs qu’ils exercent sur leurs corps. Mais on est frappé de les voir redescendre bientôt, graves, nu-pieds ; ils demeurent ainsi presque toute la journée. Il faut les avoir vus, ces pénitents, car il n’est pas possible de les peindre, pendant cette longue et fervente récitation de tout le psautier et pendant l’imposante cérémonie de l’adoration de la Croix !
Indépendamment de ces circonstances particulières, de temps en temps, le révérend père assigne à tels ou tels religieux le but spécial dont ils devront s’occuper dans leurs exercices de piété : c’est quelquefois la conversion d’un tel nombre de pécheurs qu’ils doivent demander à Dieu, le succès des entreprises qui intéressent la gloire de Dieu et le bien des peuples. Il y a, sur la porte du chapitre, une pancarte où tous les religieux sont distribués par séries, et à chaque série correspond une intention particulière qui devra les préoccuper spécialement dans leurs prières. Ainsi, la première série est chargée de solliciter les bénédictions du Ciel pour les évêques, les divers pasteurs des âmes et pour toutes les communautés religieuses. La seconde a mission de provoquer les grâces du Seigneur sur toutes les personnes constituées en dignité ou chargées de quelque partie que ce soit de l’administration civile, ainsi des autres. Toujours le prochain entre en participation des œuvres de piété qui se pratiquent à la Trappe.
Il est certaines époques de l’année, plus spécialement marquées dans le monde par la dissipation. Oh ! qu’il est sublime alors, le trappiste qui s’humilie et prie pour les pécheurs ; qu’il est sublime surtout, lorsque, à l’heure des ténèbres, des orgies et des désordres de toute espèce, seul, avec ses frères, pendant que tout dort dans la nature, à l’exception des prévaricateurs, il lève vers le Ciel ses mains suppliantes et pures, et demande grâce !… »
Il n’y a pas d’âge déterminé pour entrer chez les Trappistes. On accueille avec charité les personnes qui se présentent, aussi bien à l’âge de dix-sept ans qu’à l’âge de cinquante ans ; on demande surtout de la bonne volonté à suivre la règle. A l’exemple de Jésus-Christ, les pères trappistes reçoivent, à la onzième heure comme à la première heure, ceux qui veulent véritablement travailler à la vigne du Seigneur.
Les charges principales parmi les Trappistes sont : celles d’abbé, de prieur, de sous-prieur, de cellérier, de maître de novice, et de portier.
XVI
A quoi servent les moines.
Que de fois, près de vous, on a posé ou on posera cette question, par irréflexion ou par perversité : A quoi servent les moines, les religieux et les religieuses ?
A quoi servent les moines ? Je vais vous le dire, à vous jeunes gens ou hommes de bonne volonté, de droiture de cœur et de justesse d’esprit. C’est à vous, à vous seuls, que je vais parler, persuadé que vous serez convaincus lorsque vous aurez lu ce chapitre.
La vie monastique date des premiers temps du christianisme. Alors que le paganisme finissait, mais que ses ténèbres impures étaient encore dangereuses, des hommes qui voulaient conserver et transmettre les lumières chrétiennes dans leur pureté, leur sainteté primitives, se retiraient au désert ; et, de temps en temps, plus éclairés et plus forts dans leur foi, ils quittaient la Thébaïde et revenaient se mêler aux multitudes qu’ils étonnaient, évangélisaient et convertissaient.
L’empire romain croula sous les coups répétés que lui portèrent des populations barbares, venues de tous les coins de l’horizon. La foi, la civilisation, les lettres, les arts, l’agriculture parurent un instant menacés de périr dans le naufrage de toutes choses. Mais, au moment de l’invasion et de la conquête barbares, des hommes de foi allèrent se cacher dans les plus sombres forêts, les gorges secrètes des montagnes et les plus lointaines vallées. Là, ils conservèrent le dépôt précieux des enseignements chrétiens et, à l’heure propice, la rapportèrent aux conquérants apaisés. Ce sont les moines qui ont adouci les mœurs du Goth, du Franc, du Hun et du Normand, qui ont défriché leurs terres et leur ont enseigné la culture de l’esprit.