Napoléon était animé de dispositions favorables à l’égard des Trappistes. Sur la proposition qui lui fut soumise au conseil d’Etat, s’il fallait ou non laisser subsister la Trappe, il répondit « qu’il fallait un asile aux grands malheurs et un refuge aux imaginations exaltées. » Dès 1806, une communauté de l’ordre de la Trappe s’était élevée dans la forêt de Gros-Bois, à six lieues de Paris ; une autre fut établie à la Cervara, près Gênes, puis une autre au Mont-Genève.

Napoléon avait une extrême bienveillance pour les supérieurs de ces établissements, dans lesquels on traitait ses soldats de la manière la plus cordiale quand ils venaient y demander l’hospitalité ; mais en 1811, les Trappistes furent chassés de nouveau. Dom Augustin de Lestranges passa alors en Amérique, où il établit deux communautés, et ne revint qu’en 1815.

Alors il ramena avec lui la plus grande partie de ses enfants, et son premier soin fut de racheter la maison de l’ancienne Trappe, où rentrèrent une partie des frères revenus depuis quelque temps à la Val-Sainte. Les autres religieux furent envoyés, les uns à Aiguebelle, dans le diocèse de Valence, d’autres à Belle-Fontaine dans le diocèse d’Angers, d’autres enfin à Melleraye dans le diocèse de Nantes, etc.

Au retour d’un voyage qu’il fit à Rome pour y voir le Pape, dom Augustin tomba malade à Lyon et y mourut en 1827, à l’âge de soixante-douze ans.

Rentrés en France, les Trappistes s’étaient établis comme ils avaient pu ; mais ils ne formaient pas un corps d’ordre monastique ; aucun lien ne les unissait ensemble. A la sollicitation des supérieurs des maisons principales, le pape Grégoire XVI rendit un décret, en date du 3 octobre 1834, par lequel il constituait définitivement la congrégation des Trappistes en France et lui confirmait tous les priviléges de l’ordre. Conformément au vœu des premiers fondateurs de Cîteaux, et d’après les propres dispositions de leur carte de charité, ce décret établit un président général de tout l’ordre, chargé de confirmer les élections des abbés ; il ordonne la tenue du chapitre général où seront convoqués tous les abbés et prieurs conventuels ; il prescrit la visite annuelle, veut qu’on s’en tienne, pour le rit, au décret du 20 avril 1822, fixe la durée du travail manuel, etc., et statue que tous les monastères des Trappistes, en France, formeront une seule congrégation, sous le nom de Congrégation des religieux cisterciens de Notre-Dame de la Trappe. Mais aujourd’hui, d’après un décret du 25 février 1847, les monastères des Trappistes en France forment deux congrégations distinctes, qui sont appelées, « l’une, de l’ancienne réforme de Notre-Dame de la Trappe, et l’autre, de la nouvelle réforme de Notre-Dame de la Trappe. Elles appartiendront toutes les deux à l’ordre de Cîteaux ; mais l’ancienne observera les constitutions de l’abbé de Rancé, et la nouvelle suivra, non point les constitutions de l’abbé de Lestranges, dont elle s’est écartée depuis l’année 1834, mais la règle de saint Benoît avec les constitutions primitives des Cisterciens approuvées par le Saint-Siége, sauf les prescriptions contenues dans ce décret. »

II
Sainte-Marie du Désert.

Ponam in deserto viam.

« Ce monastère, situé dans le doyenné de Cadours, au diocèse de Toulouse et à vingt kilomètres de cette ville, tire son nom d’une chapelle dédiée à la sainte Vierge, bâtie en ce lieu sous le vocable de Sainte-Marie du Désert. Les villages d’alentour avaient la pieuse coutume d’y venir en pèlerinage offrir à la Reine du ciel l’hommage de leur dévotion. Ce fut à l’occasion de l’une de ces réunions si agréables à la Mère de Dieu, que le R. P. Avignon, zélé missionnaire du Calvaire, conçut le projet d’animer cette solitude par la présence d’une famille religieuse. La fertilité du sol, la salubrité de l’air et, plus encore, le bien-être dont l’âme peut y jouir, le confirmèrent dans sa pensée. Nul doute qu’elle ne vînt du ciel et qu’elle n’eût été inspirée par Marie. Il n’eut qu’à la manifester pour obtenir une approbation générale. On délibéra à l’instant sur le choix des solitaires, et il fut décidé qu’on appellerait les Trappistes. Ceci se passait en 1849.

» Son Eminence le cardinal-archevêque Mgr d’Astros, d’heureuse et sainte mémoire, appuya de son approbation l’œuvre projetée. Mme Guyon, née Dupeysset, riche propriétaire de Garac, donna gratuitement une métairie d’environ vingt hectares, sur lesquels devait s’élever le monastère. Quelques autres bienfaiteurs ont élargi peu à peu les limites de ce monastère, qui est loin d’être construit en entier. Les religieux manquent encore de beaucoup de choses essentielles, et pour se les procurer, comme pour construire les bâtiments les plus indispensables, ils n’ont que les ressources de la divine Providence, qui ne les a pas jusqu’à présent laissé manquer des choses de la première nécessité.

» Le 8 septembre 1850, fête de la Nativité de la sainte Vierge, on a posé la première pierre du monastère. Dom Orsise, alors abbé d’Aiguebelle, avait promis d’envoyer une colonie de religieux aussitôt que des moyens suffisants d’existence leur seraient assurés. Avant qu’il eût pu remplir sa promesse, le vénérable abbé avait cédé le gouvernement de sa maison à dom Bonaventure. Son successeur ne perdit pas de vue la nouvelle fondation. Il envoya cinq religieux sous la conduite du R. P. Bernard. Ils arrivèrent à Sainte-Marie le 21 décembre 1852. Rien n’était fait pour les abriter convenablement. De pauvres cabanes adossées à la chapelle existante leur servirent de refuge. Les premiers religieux de Cîteaux n’étaient pas plus dénués de ressources. Malgré la charité, les soins empressés des gens du pays et les attentions presque miraculeuses de la Providence, cette fondation, faite à la hâte et, comme les précédentes, en dehors des règles établies par les constitutions, eut à essuyer des épreuves dont elle s’est longtemps ressentie et qui viennent à peine de finir. Mais tous les obstacles ne rendirent que plus sensible la protection de Marie. Après six mois de grandes privations, il y eut possibilité d’habiter le premier corps du bâtiment, où l’on s’installa le 43 juillet 1853. Dom Bonaventure envoya alors un renfort de religieux, parmi lesquels se trouvait le R. P. Marcel, qui fut élu prieur titulaire et installé le 21 du mois de juin 1855. A cette époque, dom Bonaventure était déjà passé à une meilleure vie.