[3] Le mot Trappe, dans le patois percheron, signifie degré ; Notre-Dame de la Trappe était donc Notre-Dame des Degrés.
Dix-huit ans après, Rotrou III, fils de Rotrou le fondateur, au moment de partir pour la Palestine, enrichit le monastère de donations considérables ; Robert, archevêque de Rouen, Silvestre, évêque de Séez, et Raoul, évêque d’Evreux, dédièrent l’église sous le nom de la Mère-de-Dieu ; plusieurs souverains pontifes, entre autres Eugène III et Alexandre III, prirent la Trappe sous leur protection : ils accordèrent à cette abbaye, entre autres priviléges, l’exemption des dîmes et lui firent adopter la règle de Cîteaux. La Trappe devint donc une filiation de Clairvaux, et les religieux furent bernardins. Plusieurs écrits racontent la visite de saint Bernard à ce monastère, mais ce fait n’est point confirmé.
Pendant longtemps la ferveur fut grande et les règles furent scrupuleusement suivies. Bien des personnages illustres, parmi lesquels on cite Robert père et fils, les seigneurs de Dreux, Charles de Valois, comte d’Alençon, dotèrent magnifiquement la Trappe, pour acquérir un droit spécial aux prières de ses religieux.
Depuis la fin du XVe siècle jusqu’à la réforme opérée par l’abbé de Rancé, elle resta entre les mains d’abbés commendataires. Vers cette époque, les Anglais, que la guerre amenait dans ces contrées, la ravagèrent indignement. Enfin, le relâchement qui s’était introduit dans un grand nombre de monastères y exerçait aussi sa funeste influence, quand l’abbé Armand de Rancé, qui en était depuis vingt-huit ans commendataire, conçut le hardi projet de la replacer sous l’étroite observance de Cîteaux. Après beaucoup de peines, il y réussit complètement ; la Trappe retrouva toute sa ferveur, toute son austérité, et redevint un modèle de régularité et de ferveur. Bossuet, ami de l’abbé de Rancé, alla souvent le visiter.
L’abbé de Rancé mourut en 1700, âgé de soixante-dix ans, et après avoir été vingt-huit ans abbé commendataire, et ensuite trente-deux ans abbé régulier. Usé par la fatigue, les jeûnes et les infirmités, il s’était démis en faveur de Zozime Ier.
Quand éclata en France la grande tempête révolutionnaire et que toutes les corporations religieuses furent abolies, les Trappistes eurent encore un moment l’espoir d’échapper à l’interdiction générale. L’intérêt qu’ils inspiraient était si puissant que l’Assemblée nationale sembla hésiter avant de les comprendre dans la proscription ; elle envoya parmi eux des agents chargés d’examiner leurs mœurs, et de dresser un procès-verbal de l’état dans lequel ils trouveraient l’abbaye. Tous les rapports qui furent faits à ce sujet furent favorables à la Trappe, et les commissaires eux-mêmes ne purent que rendre hommage à la charité et à la bienfaisance qui faisaient de cette maison l’admiration des environs ; malgré cela, elle ne put échapper à la haine contre la religion, et elle fut supprimée au commencement de 1791. Les religieux furent chassés, leurs couvents pillés et vendus comme biens nationaux.
Mais rien ne devait abattre les Trappistes, ni affaiblir chez eux l’amour de la solitude et de la pénitence. Bientôt l’abbé dom Augustin de Lestranges, qui avait succédé à Pierre Olivier, détermina les frères à s’expatrier, pour aller en liberté, dans une seconde patrie, pratiquer leurs saints exercices et servir Celui dont la main les avait protégés au milieu de tant de désastres. Ce fut la Suisse qu’ils choisirent pour s’y établir, et ils adressèrent une requête au gouvernement de ce pays pour lui demander le droit de s’y réfugier. Cette requête ayant été agréée par le sénat de Fribourg, dom Augustin entreprit son pèlerinage, suivi de vingt-quatre religieux, et se mit en marche le 24 avril 1791.
Dans un vallon solitaire du canton de Fribourg, à une lieue de la Val-Sainte, au milieu de montagnes qui semblent toucher au ciel, dans une chartreuse depuis longtemps vacante, cette pieuse colonie établit la nouvelle abbaye, qui fut le chef-lieu des autres colonies de Trappistes jusqu’en 1815.
Bientôt le bruit de la vertu et de la bienfaisance de ces pieux anachorètes se répandit au loin ; les journaux leur rendirent hommage en propageant les récits de leurs bienfaits ; les étrangers allèrent les visiter en affluence, et bientôt le nombre des postulants s’accrut tellement, qu’en 1794, dom Augustin dut envoyer plusieurs colonies dans diverses contrées, où on les accueillit avec une grande faveur. L’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, le Piémont en demandèrent avec empressement, et les abbayes que fondèrent ces colonies dans chacun de ces pays devinrent toutes florissantes.
Plus tard, les Français s’étant emparés de la Suisse, les Trappistes furent obligés de quitter cette terre hospitalière. Dom Augustin, avec ceux qui voulurent le suivre, parcourut successivement l’Allemagne, la Pologne, la Russie, le Danemark, fondant sur son passage diverses communautés d’hommes et de femmes, et en 1802, il revint à la Val-Sainte, où se réunit une partie de ses enfants.